"En Vrac"

Lumière sur la destruction de la forêt pluviale.

Publié le 25 octobre 2018. Mis à jour en septembre 2025.

Les oiseaux du paradis

J’ai écrit cet article en 2018.

À cette époque, je m’étais intéressé à une campagne artistique qui avait attiré mon attention : Wings of Paradise.

Des artistes urbains du monde entier avaient choisi de représenter les oiseaux de paradis pour parler d’un sujet beaucoup moins séduisant : la destruction des forêts tropicales indonésiennes et les menaces qui pèsent sur leur habitat.

Le choix de ces oiseaux n’était évidemment pas anodin.

Les forêts de Papouasie abritent une extraordinaire diversité d’oiseaux de paradis, ces oiseaux aux plumages spectaculaires et aux parades nuptiales étonnantes. Mais derrière leur beauté se trouve une réalité beaucoup plus sombre : leur habitat est menacé par la transformation des forêts.

À travers leurs fresques, les artistes avaient donc décidé de faire sortir cette forêt de son territoire lointain pour la faire apparaître au milieu des villes.

Une manière de rendre visible ce que nous ne voyons généralement pas.

Quand le street art devient un cri d’alarme

À Bangkok,

l’artiste Muebon avait réalisé une immense œuvre sur la façade du Bangkok Art and Culture Centre.

En lettres rouges, presque comme écrites avec du sang, apparaissait un message simple :

SAVE OUR FORESTS

L’œuvre faisait partie de la campagne Wings of Paradise, lancée en 2018 pour attirer l’attention sur la destruction des forêts indonésiennes et les conséquences de l’expansion de l’huile de palme. Greenpeace avait alors mobilisé des artistes dans plusieurs villes du monde.

À Berlin, Londres, Taipei, Tokyo, Melbourne, New York et dans d’autres villes, les oiseaux de paradis quittaient symboliquement leur forêt pour venir occuper les murs des villes.

Voir les murs des villes

Ce magnifique oiseau de paradis dessiné par Ano à Taipei, Taiwan, est l’un des nombreux qui sont déplacés de leur habitat naturel dans la forêt pluviale


© Kristian Buus

Goldie’s Bird of Paradise photographié en peinture murale par l’artiste Matt Sewell à Londres, Royaume-Uni. 


Photo: Chris Grodotzki/Greenpeace

L’artiste Sokar Uno est ici en train de mettre la touche finale à sa fresque à Berlin, en Allemagne.


© David McNew

Peinture murale réalisée par l’artiste Ricky Lee Gordon sur un immeuble à Long Beach, Californie, États-Unis.


Photo: Greenpeace

Cet oiseau de paradis dessiné par Tsukasa Suzukia été vu en train de séduire sa femelle à Tokyo, au Japon


Photo: Andrea Marcus/Greenpeace

Le magnifique oiseau de paradis réalisé par Scottie Bonsai est en train de profiter d’un coucher de soleil flamboyant à Geelong, en Australie.


Photo: George Nitkin/Artist Vogue and Dragon School/Greenpeace

La fresque réalisée par Vogue à Oakland, en Californie, nous rappelle la menace constante à laquelle les oiseaux de paradis font face : les compagnies d’huile de palme.


Photo: Helena de Kok/Greenpeace

Les oiseaux de paradis colorés de l’artiste Sean Duffell ont trouvé leur nouveau foyer à Wellington, en Nouvelle-Zélande. Photo: Helena de Kok/Greenpeace


Photo: Emeric Fohlen/Greenpeace

Une troupe d’oiseaux de paradis, réalisée par Urbanimal Jean, a également été vue à Bondy, en France.


Khari Ricks, produite par Lisa Project NYC

Le message était finalement assez simple : si la forêt disparaît, les oiseaux disparaissent avec elle.

Mais derrière les oiseaux, ce sont aussi des forêts, des animaux, des communautés et des modes de vie qui sont concernés.


Une forêt qui n’est pas vide

La déforestation n’est jamais simplement la disparition des arbres.

Une forêt tropicale n’est pas un espace vide que l’on pourrait remplacer par une plantation en conservant la même richesse biologique.

Elle constitue un écosystème complexe, un habitat pour une multitude d’espèces et, pour les populations qui y vivent, un espace de subsistance, de culture et de transmission.

En Indonésie, l’expansion des plantations industrielles, notamment de palmier à huile, fait partie des pressions exercées sur certains de ces territoires. Mais il faut également prendre garde aux raccourcis : la disparition des forêts tropicales répond à plusieurs mécanismes, selon les régions, les périodes et les acteurs concernés.

En 2018, je regardais surtout cette question à travers les images et les témoignages qui accompagnaient Wings of Paradise.

Je ne savais pas encore que, quelques années plus tard, je me retrouverais moi-même au milieu d’une de ces forêts.


5 octobre 2019 : les oiseaux de Muebon à Bangkok

Un an après avoir écrit cet article, le sujet est revenu dans mon voyage, presque naturellement.

Le 5 octobre 2019, à Bangkok, j’ai photographié un oiseau réalisé par Muebon.

Son personnage, le Pukruk, est devenu l’une des figures reconnaissables de son univers et apparaît dans différents endroits du monde.

Cette photographie n’était pas une illustration ajoutée après coup à mon article de 2018.

Soi Charoen Krung 28

C’était simplement ce que je voyais alors, au cours de mon voyage.

Soi Charoen Krung 32

Et avec le recul, j’aime cette continuité : en 2018, je découvrais le travail de Muebon à travers la campagne Wings of Paradise ; en 2019, je me retrouvais à photographier l’un de ses oiseaux à Bangkok.

À ce moment-là, je ne savais pas encore que l’histoire allait bientôt me conduire beaucoup plus loin.


De la Malaisie à Sumatra

Quelques semaines plus tard, en novembre 2019, nous étions à Melaka, en Malaisie, dans le cadre du programme Visit Malaysia 2020, parmi les médias internationaux participant à cette opération consacrée notamment à la découverte et à la promotion du patrimoine malaisien.

Puis notre voyage nous a conduits en Indonésie.

Le 21 janvier 2020, nous sommes arrivés à Medan, dans le nord de Sumatra.

Et là, le hasard du voyage a une drôle de façon de faire les choses.

Dans les rues de Medan, j’ai découvert le monumental portrait d’un orang-outan de Tapanuli, réalisé par le street-artiste portugais Vhils, Alexandre Farto.

Orang-outan de Tapanuli

Le portrait avait été sculpté directement dans le mur. Il faisait partie de Splash & Burn, un projet artistique initié par Ernest Zacharevic et consacré aux conséquences de la production non durable d’huile de palme sur les forêts, les animaux et les populations de Sumatra.

Le choix de l’animal était particulièrement fort.

Le Tapanuli est une espèce d’orang-outan extrêmement menacée, dont l’aire de répartition est très réduite. Les forêts de Batang Toru constituent son dernier refuge naturel et sont elles-mêmes soumises à différentes pressions.

Je venais donc, une nouvelle fois, de rencontrer la forêt à travers l’art.

Mais cette fois, nous allions aller la voir réellement.

📌 Découvrez l’artiste Vhils


21 janvier 2020 : direction Bukit Lawang

Le même jour, nous avons pris la route pour Bukit Lawang, dans le nord de Sumatra, aux portes de l’écosystème de Leuser.

Et là, le décor changeait complètement.

Nous quittions le mur de Medan pour entrer dans un territoire où les animaux représentés par les artistes existaient réellement.

Pour rejoindre Bukit Lawang, nous avons traversé une immense plantation de palmiers à huile. Pendant des kilomètres, le paysage était occupé par ces alignements réguliers de palmiers, qui semblaient s’étendre à perte de vue.

Le contraste était saisissant. Quelques heures auparavant, à Medan, nous avions devant nous le portrait monumental d’un orang-outan de Tapanuli, sculpté dans un mur par Vhils pour alerter sur les menaces qui pèsent sur ces animaux. Et maintenant, sur la route de Bukit Lawang, nous traversions l’un des paysages agricoles qui font partie de la réalité de Sumatra.

Puis peu à peu, la plantation laissait place à un autre décor. Nous approchions de Bukit Lawang et de la forêt du Leuser.

Bukit Lawang nous a immédiatement surpris..

D’immenses ponts suspendus enjambaient la rivière et, sur les deux rives, des centaines de visiteurs locaux avaient installé leur campement. Des gens descendaient la rivière, souvent dans une joyeuse agitation, tandis que les boutiques et les petits restaurants animaient les berges.

Le village était également couvert de street art.

Bukit Lawang était touristique, vivant, parfois presque étonnamment animé pour un endroit situé à l’entrée de la forêt.

Mais derrière cette animation se trouvait la raison principale de notre présence ici : la forêt et ses orangs-outans.


23 janvier : rencontrer les orangs-outans

Deux jours plus tard, nous sommes partis dans la jungle.

Après avoir traversé la forêt, nous nous sommes arrêtés régulièrement pour observer différentes espèces de singes, notamment les langurs de Thomas et leurs impressionnantes touffes de poils.

Puis nous avons continué à nous enfoncer dans la jungle.

À un moment, notre guide est parti gravir une colline escarpée pour tenter d’apercevoir d’autres orangs-outans.

Nous devions attendre en contrebas.

Et si un orang-outan venait soudainement dans notre direction, il fallait grimper à notre tour.

Nous voilà donc plantés au beau milieu de la jungle, à écouter les bruissements autour de nous en essayant de déterminer lesquels étaient importants et lesquels relevaient simplement de notre imagination.

Puis nous avons découvert les orangs-outans.

Et là, quelque chose change.

Jusqu’à présent, l’orang-outan était une image.

Un animal sculpté par Vhils sur un mur de Medan.

Une créature représentée par les artistes de Splash & Burn.

Un symbole utilisé pour attirer notre attention sur la disparition de la forêt.

À Bukit Lawang, il était vivant.


Une forêt qui existe encore

C’est probablement ce qui me revient le plus lorsque je repense à ce voyage.

Avant de parler de forêt détruite, il faut avoir vu une forêt vivante.

Il faut avoir marché sous les arbres, entendu les animaux sans toujours les voir, attendu qu’un mouvement apparaisse dans la végétation, levé les yeux vers la canopée.

C’est seulement à ce moment-là que la notion de « perte d’habitat » prend une autre dimension.

Ce que l’on appelle parfois très froidement une conversion de terres signifie, dans la réalité, que quelque chose disparaît.

Un arbre.

Une clairière.

Un corridor forestier.

Un territoire.

Un habitat.

Une possibilité pour une espèce de continuer à vivre.


Ce que je me demandais en 2020

En janvier 2020, je me souviens surtout m’être interrogé sur le décalage entre ce que je découvrais sur place et ce que j’avais l’impression de voir circuler dans l’information occidentale.

Il serait faux de dire qu’aucune information n’existait.

Des associations, des chercheurs et des organisations de défense de l’environnement alertaient déjà depuis longtemps sur la situation.

Et les menaces pesant sur Leuser étaient bel et bien documentées.

Mais ces informations restaient souvent confinées aux réseaux spécialisés.

Quelques mois après notre passage, en octobre 2020, une enquête de Rainforest Action Network documentait ainsi de nouvelles destructions de forêt dans l’écosystème de Leuser, liées notamment à l’exploitation forestière, à l’ouverture de routes et à l’expansion de plantations de palmier à huile. L’enquête faisait état de 213 hectares de forêt perdus depuis le début de l’année dans une zone étudiée, dont 85 hectares rien que pour le mois d’août.

Nous étions donc à Bukit Lawang avant cette publication.

Mais les problèmes, eux, étaient déjà là.

2018, 2020, 2025

Lorsque je relis aujourd’hui l’article que j’avais écrit en 2018, je ne veux pas faire comme si j’avais su en 2018 ce que je sais en 2025.

Ce serait réécrire l’histoire.

En 2018, je regardais des artistes peindre des oiseaux de paradis pour nous parler d’une forêt que je n’avais pas encore visitée.

En octobre 2019, à Bangkok, je photographiais à mon tour un oiseau de Muebon.

En janvier 2020, à Medan, je me suis retrouvé face au visage monumental d’un orang-outan de Tapanuli sculpté par Vhils.

Puis, le même jour, nous sommes partis pour Bukit Lawang.

Deux jours plus tard, je regardais des orangs-outans bien vivants dans la forêt.

Le chemin parcouru entre ces images est finalement assez simple :

un oiseau peint sur un mur,
un orang-outan sculpté dans un autre,
puis la forêt elle-même.

En 2018, les artistes nous demandaient de regarder.

En 2020, j’ai pu voir.

Et en 2025, je peux enfin revenir sur ces images avec davantage de recul.

Rien n’est encore joué

La situation de l’écosystème de Leuser reste préoccupante.

Des données récentes montrent que la pression sur les forêts et les habitats des espèces menacées n’a pas disparu. En 2024, de nouvelles investigations ont notamment documenté la poursuite de la déforestation illégale dans la réserve de Rawa Singkil, avec le palmier à huile toujours identifié comme l’un des principaux moteurs de cette destruction.

Mais raconter cette histoire uniquement par la disparition serait trop facile.

Il existe aussi des associations locales, des scientifiques, des communautés, des défenseurs de la forêt et des artistes qui continuent à agir.

C’est peut-être ce que j’aime finalement dans Wings of Paradise et Splash & Burn.

Ils ne montrent pas seulement ce qui disparaît.

Ils essaient de nous faire regarder suffisamment longtemps pour que nous ayons encore envie de protéger ce qui existe.

Et derrière chaque oiseau peint, chaque orang-outan sculpté, chaque photographie prise dans la forêt, il reste la même question :

combien de temps encore pourrons-nous regarder ces animaux dans la nature plutôt que sur les murs des villes ?

Les « Wings of Paradise » se dressent comme un cri de ralliement pour défendre les communautés locales et les précieuses forêts indonésiennes contre la déforestation liée à l’industrie de l’huile de palme, un rappel que la beauté de la nature ne doit pas être sacrifiée pour le profit.


Un voyageur est une espèce d’historien ; son devoir est de raconter fidèlement ce qu’il a vu ou ce qu’il a entendu dire ; il ne doit rien inventer, mais aussi il ne doit rien omettre.

Chateaubriand



.