Espalion, deux jours au rythme du Lot
Jour 1 – Arrivée, scaphandre et cœur de ville
Nous arrivons à Espalion dans la matinée. Le van trouve facilement sa place et, très vite, la visite se fait naturellement à pied.
Un peu plus loin, au lieu-dit la Grave, une silhouette surgit la première statue « Le Scaphandrier » qui raconte l’histoire de la ville.
Espalion se laisse découvrir sans effort, portée par le fil tranquille du Lot.

Le scaphandrier.
Sa présence surprend toujours. Pourtant, c’est bien à Espalion que Benoît Rouquayrol et les frères Auguste et Louis Denayrouze inventèrent en 1864 le premier scaphandre autonome.
L’œuvre, réalisée en 2000 par le sculpteur ruthénois Éric Valat, rend hommage à ces inventeurs espalionnais. Une invention née au bord du Lot, qui inspira Jules Verne pour Vingt mille lieues sous les mers et servit plus tard à protéger les mineurs des coups de grisou.
Nous continuons par le Pont Vieux, emblème de la ville. Construit en grès rose au XIᵉ siècle et classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, il relie les deux rives depuis près de mille ans. Aujourd’hui réservé aux piétons, il offre une belle lecture du paysage et de l’histoire, et accueille chaque année le passage des troupeaux en transhumance vers l’Aubrac.


Sur le Pont Vieux se trouve aussi une curiosité un peu moins connue mais tout aussi intéressante : la Croix du Père Bridaine.
- Elle date de 1728 et rend hommage au père Bridaine, un prêtre local célèbre pour prêcher au Foirail (le marché ancien d’Espalion) depuis… un arbre !
- Jugé de grande vulgarité — mais sans doute d’un verbe aussi haut perché que son estrade — il faisait entendre ses sermons au peuple, ce qui a inspiré cette pierre dressée sur le pont.

À ses côtés, le Vieux Palais, édifié vers 1572, forme avec le pont la carte postale d’Espalion. Ce château Renaissance, reconnaissable à sa tour en poivrière, ses fenêtres à meneaux et sa loggia surplombant le Lot, fut palais de justice après la Révolution. Il accueille désormais artistes et expositions, poursuivant sa vie autrement.

La promenade nous conduit ensuite vers le Foirail, vaste espace ombragé où l’on sent immédiatement qu’Espalion aime prendre son temps. Bancs, arbres, allées larges : tout invite à ralentir, à regarder autour de soi, à laisser la ville venir à nous plutôt que l’inverse.
Nous empruntons la rue Arthur Canal. Presque sans y prendre garde, nous passons devant un vestige discret mais chargé de mémoire : le portail de la chapelle des Ursulines. Cette porte en trompe-l’œil est tout ce qu’il reste de l’ancien couvent des Ursulines, fondé au XVIIᵉ siècle hors des anciens faubourgs clos d’Espalion et démoli en 1968.
Remonté rue Saint-Joseph en 2001, le portail est encadré de quatre colonnes aux chapiteaux corinthiens. De part et d’autre, deux niches aujourd’hui vides abritaient autrefois les statues de Sainte Ursule et de Saint Augustin. Au-dessus du linteau, le blason des seigneurs de Calmont veille encore, comme un dernier signe d’appartenance à un passé désormais silencieux.

Un peu plus loin, une autre statue attire l’attention. Ici, l’histoire locale prend des airs de terrain de jeu.
Le joueur de quilles, installé en 1992 pour célébrer les 80 ans de la codification du jeu de quilles de huit, rend hommage à ce sport emblématique de l’Aveyron, dont Espalion est le berceau. La silhouette, volontairement peu académique, dit tout : les quilles ne sont pas qu’un sport, elles sont une affaire de caractère, de transmission et de passion populaire. À Espalion, on joue sérieusement, mais jamais sans personnalité.

Puis une autre figure s’impose, plus silencieuse encore : la statue du tailleur de pierre, reconnaissable à la coquille du pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle.
Commandée par René Mouysset, ancien président de la Fédération Française du Bâtiment, lui-même pèlerin jusqu’à Compostelle, cette œuvre a été installée en 2015 sur le Foirail. Réalisée par le sculpteur Nicolas Clerget, elle rend hommage à ceux qui ont bâti les ponts, les églises et les villes-étapes du chemin. Le geste est simple, presque humble : ici, l’effort de la marche répond à celui de la pierre.
À proximité, la fontaine ajoute une présence discrète, comme un rappel que tout voyage commence aussi par une pause.

Après cette déambulation, nous quittons le Foirail pour longer les quais du Lot en direction du musée du Scaphandre. Sur la rive droite, entre les deux ponts, apparaissent les calquières, serrées les unes contre les autres. Ces pittoresques maisons aux toits pointus et aux balcons de bois en encorbellement surplombant la rivière étaient autrefois des tanneries.
Chacune possédait ses gandouliers, ces dalles de pierre disposées en escalier qui permettaient de laver les peaux quel que soit le niveau de l’eau. Pendant des siècles, la tannerie fut l’activité la plus prospère d’Espalion. Aujourd’hui, ces façades racontent encore, à leur manière, la dureté et l’ingéniosité du travail d’autrefois.

Quelques photos de plus, puis nous arrivons au musée Joseph-Vaylet, installé dans l’ancienne église Saint-Jean-Baptiste.
Le lieu réunit deux univers complémentaires : la vie traditionnelle du Rouergue, à travers les arts et traditions populaires, et l’épopée du scaphandre, qui raconte la naissance de la plongée moderne à Espalion.

La première partie du musée est consacrée aux arts et traditions populaires du Rouergue. On y découvre la vie quotidienne d’autrefois à travers une riche collection d’objets usuels, d’outils agricoles, de meubles, de costumes et de savoir-faire artisanaux. Chaque vitrine raconte un monde rythmé par les saisons, le travail de la terre et les gestes répétés de génération en génération. Sans nostalgie excessive mais avec une grande justesse, cette section restitue l’ingéniosité paysanne et l’équilibre fragile d’une société rurale aujourd’hui disparue, qui a façonné durablement l’identité du territoire.
La seconde partie du musée change radicalement de registre avec l’épopée du scaphandre. Espalion y révèle un pan inattendu de son histoire, lié aux travaux de Benoît Rouquayrol et à la fabrication des premiers appareils de plongée moderne par la maison Denayrouze. Casques, scaphandres et dispositifs techniques retracent les étapes d’une invention majeure, née loin des côtes mais destinée aux profondeurs. Ce parcours met en lumière l’ingéniosité industrielle locale et rappelle que, depuis Espalion, on a contribué à ouvrir les océans à l’homme — une aventure scientifique et humaine qui inspira jusqu’à Jules Verne.






La matinée s’achève naturellement par une pause déjeuner, portée par ce sentiment agréable d’avoir traversé une ville qui ne se contente pas de se donner à voir, mais qui prend le temps de se raconter, pas à pas.
Après une pause déjeuner à la Casa, où j’ai succombé à la pizza baptisée « La Chef », mariage subtil entre le Roquefort et la poire, je dois avouer que j’ai adoré cette alliance de saveurs, surprenante mais parfaitement maîtrisée. Le repas pris, nous reprenons notre flânerie dans le cœur de la ville, curieux de découvrir ce qu’Espalion a encore à raconter.
On nous conseille de visiter la maison natale de Pierre Assézat, un élégant bâtiment Renaissance érigé sur la Place du Puits. Pierre Assézat, marchand enrichi par le commerce du pastel, y est né avant de bâtir à Toulouse le somptueux Hôtel Assézat, aujourd’hui siège de l’Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres. La maison, légèrement à l’écart des rues passantes, séduit par la sobriété et la finesse de sa pierre et de ses proportions.
À quelques pas, dans le cœur ancien, la chapelle de la Confrérie des Pénitents, redécouverte en 2000, dévoile un ensemble baroque remarquablement restauré, rappelant le faste d’une cité qui sut marier dévotion et élégance.
Nous faisons ensuite un petit détour vers l’avenue principale pour visiter l’église Saint-Jean-Baptiste.

L’histoire de cet édifice est presque un récit de détermination : arrivé à Espalion en 1872, le curé Louis Brévier se retrouve face à un problème majeur : l’église paroissiale existante ne peut plus accueillir tous les fidèles, la ville étant alors sous-préfecture et en pleine expansion. Les notables et même l’évêque de Rodez penchaient pour agrandir l’ancienne église, mais Brévier persuade Joseph Poulenc de financer un nouvel édifice de l’autre côté du boulevard.
La première pierre est posée le 28 septembre 1879, et quatre ans plus tard, en 1883, l’église Saint-Jean-Baptiste est consacrée, gardant le vocable de l’ancienne paroisse.
La bâtisse, de style néogothique, impressionne malgré sa longueur modeste : orientée est-ouest, son chevet au couchant, elle est précédée d’une cour fermée. La pierre de grès rouge foncé forme façade, tours, contreforts et encadrements des vitraux. De loin, deux tours de 45 mètres encadrent le clocher, surmontées de statues de trois mètres représentant la Vierge et Saint-Joseph bénissant la ville. Le portail central à trumeau est surmonté d’une rosace, et le tympan sculpté expose Saint Jean-Baptiste, Saint-Hilarian et le Bon Pasteur.

À l’intérieur, la nef, flanquée de bas-côtés, s’orne d’une voûte à croisées d’ogives finement nervurées, de travées élégantes et d’une belle chaire de pierre représentant le Christ et les quatre évangélistes.



Chaque chapelle du transept offre son trésor : Notre-Dame, le Sacré-Cœur, Saint-Hilarian, et un ex-voto retraçant la peste de 1653-54, représentant Espalion sous la protection de Saint-Joseph. La tombe du chanoine Louis Brévier se trouve ici, hommage discret à celui qui fit naître l’édifice.











Notre visite culturelle continue avec le Musée des mœurs et coutumes du Rouergue, installé dans les anciennes prisons de la ville. Le lieu permet non seulement de découvrir les objets du quotidien d’autrefois — vaisselle en cuivre, poteries, et autres pièces anciennes — mais aussi l’histoire novatrice de la prison : cellules individuelles chauffées, séparation hommes/femmes, fonctionnement du XIXᵉ siècle. La prison, en service de 1844 à 1933, devient ainsi un musée vivant où chaque objet, chaque couloir, raconte la vie quotidienne, les usages et les traditions du Rouergue.
Après cette matinée et un après-midi riches en découvertes, Espalion s’impose comme une ville où histoire, architecture et coutumes locales se rencontrent à chaque coin de rue, chaque pierre et chaque sourire des habitants.
Le soir venu, nous faisons halte au Café du Commerce. Une table simple, sans prétention, mais où la qualité prime : la viande d’Aubrac est excellente, fondante, et servie avec ce petit supplément d’âme qui transforme un repas en souvenir. Autour de nous, la ville se fait plus calme, les rues respirent après une journée bien remplie, et l’on savoure ce sentiment agréable d’avoir trouvé la bonne adresse.
Repus et apaisés, nous reprenons notre camion, prêts à laisser derrière nous le centre historique d’Espalion pour chercher un lieu tranquille, discret et accueillant, où poser notre campement pour la nuit. La vallée du Lot s’endort doucement, et avec elle, nos esprits, encore imprégnés de pierres, de sculptures et de parfums de pizza au Roquefort et à la poire.
La journée se referme sur cette douce certitude : Espalion, avec son patrimoine, ses ruelles et ses saveurs, ne se contente pas de se montrer, elle se vit, se goûte et se ressent, pas à pas, assis ou debout, le nez au vent et l’œil curieux.
Jour 2 – Mémoire, Renaissance et regard en hauteur
Plus à l’écart, l’église romane de Perse impressionne par son chevet, son clocher-mur et son portail sculpté.
Avant de quitter Espalion, un dernier regard en hauteur s’impose. Le château de Calmont d’Olt, perché sur son piton basaltique à 535 mètres d’altitude, domine de près de 200 mètres la vallée du Lot. Sa silhouette massive rappelle le rôle stratégique de la ville au Moyen Âge.
Nous passons la nuit dans le van, au bord du Lot. Espalion s’endort paisiblement.
Le lendemain matin, la lumière est douce sur la rivière. La visite reprend tranquillement.
En fin d’après-midi, nous reprenons la route en direction du camping d’Estaing, pour poursuivre notre voyage le long du Lot.
Espalion restera pour nous une halte idéale : facile d’accès pour les voyageurs en van, riche sans être étouffante, et suffisamment paisible pour donner envie d’y passer la nuit. Une ville qui se dévoile pleinement à qui prend le temps de s’y arrêter.












