Sicile

La Valle del Belice Sicile italia

La Valle del Belice (la vallée du Belice).

C’est cette vallée qui a été frappée par le séisme de 1968, et qui regroupe la plupart des villages détruits et reconstruits comme Gibellina, Poggioreale, Salaparuta, Santa Margherita di Belice, etc.
📝 Petite note personnelle :
Une vallée qui a vu la fin du monde, la résurrection artistique et l’abandon, le tout à quelques kilomètres de distance.


Trois villages, trois réponses à la fin du monde

Il existe en Sicile occidentale un territoire où le temps s’est fissuré en 1968. Un séisme, brutal, définitif, a balayé des villages entiers. Ce qui frappe encore aujourd’hui, ce n’est pas seulement la catastrophe, mais les réponses multiples à cette destruction.
Trois villages. Trois manières de survivre. Trois façons de ne pas oublier.

  • Le silence sacralisé
  • La surabondance artistique
  • L’abandon brut

Le Cretto di Burri — Le silence préservé

À Gibellina Vecchia, il ne reste rien… ou plutôt : tout est recouvert.
Le Cretto di Burri n’est pas une ruine : c’est un ensevelissement volontaire. Alberto Burri a recouvert l’ancien village d’une immense coulée de béton blanc, fracturée par de larges failles qui reprennent exactement le tracé des anciennes rues.

On marche dans ces crevasses comme dans un plan fantôme. Une place ici, une maison là, une église plus loin — tout est là, mais à plat, muet, figé. Le blanc est violent sous le soleil sicilien, presque aveuglant. L’absence d’ombre accentue la sensation de déréalisation.

Le lieu est immense. On s’y perd facilement. Les repères disparaissent. Le silence est si dense qu’il devient physique.

📝 Petite note personnelle :
C’est un endroit qui peut faire peur. Pas par ce qu’il montre, mais par ce qu’il ne montre plus.

Burri parlait de “soigner une blessure”. Il n’a pas cicatrisé : il a laissé la cicatrice visible, assumée, monumentale. Le Cretto ressemble à une fin du monde figée, un instantané pris juste après l’explosion.


Gibellina Nuova — L’art comme contre-attaque

À quelques kilomètres, changement de ton.
Gibellina Nuova n’a pas choisi le silence : elle a choisi de parler très fort. Reconstruite après le séisme comme une utopie artistique, la ville est la plus grande œuvre d’art contemporain en plein air au monde.

Ici, l’art structure l’espace et devient repère. La ville adopte une forme de papillon, et chaque sculpture jalonne les axes comme une balise. On s’oriente non pas par les rues, mais par les œuvres.

Sous la colonnade de l’hôtel de ville, Carla Accardi signe ses panneaux en céramique Senza titolo (1987–1988), abstraits et lumineux, vibrants dans la lumière sicilienne.
Nino Mustica crée une Fontana, tandis que Mimmo Rotella, avec Omaggio a Tommaso Campanella, rend hommage à la pensée utopiste.
La Fontana en marbre de travertin d’Andrea Cascella sert autant à contempler qu’à se repérer dans cette ville reconstruite comme un musée à ciel ouvert.

📝 Petite note personnelle :
À Gibellina Nuova, même les ronds-points ont une thèse.


STEN & LEX — Les fantômes colorés

Dans les zones périphériques, sur quelques murs blancs, apparaissent parfois les pochoirs de STEN & LEX.
Le duo romain, minimaliste et graphique, trace des visages fragmentés ou des lignes nettes sur des façades modernes. Ces interventions, discrètes et presque furtives, créent un écho contemporain.

📝 Petite note personnelle :
Si le Cretto étouffe, et Gibellina Nuova s’exhibe, STEN & LEX chuchotent dans un coin, rappelant que l’art peut frapper même sans monument ni colonnade.


Poggioreale Vecchia — L’abandon sans discours

Enfin, il y a Poggioreale Vecchia.
Ici, personne n’a pris la parole. Pas de béton conceptuel, pas de surabondance artistique, juste le silence de l’abandon. Le village a été déserté après le séisme et laissé au temps. Les maisons tiennent par habitude, les escaliers mènent dans le vide, les églises sont ouvertes au ciel. Les rues se remplissent de gravats, les murs s’effondrent lentement.

📝 Petite note personnelle :
À Poggioreale Vecchia, on ne visite pas. On dérange.

L’absence de mise en scène rend le lieu presque insupportable. Le réel y est brut, sans filtre. L’art contemporain pourrait presque passer pour décoratif à côté : ici, le temps suffit à créer l’effet.


Trois villages, un même tremblement de terre

  • Gibellina Vecchia : le silence sacralisé, béton blanc monumental.
  • Gibellina Nuova : l’utopie artistique, bavarde, ambitieuse, assumée.
  • Poggioreale Vecchia : l’abandon, sans discours, livré au temps.
  • STEN & LEX : les murmures contemporains entre deux mondes.

📝 Dernière note personnelle :
Entre ces quatre expériences, je ne choisis pas. Le Cretto m’a glacé. Gibellina Nuova m’a troublé. Poggioreale Vecchia m’a mis mal à l’aise. STEN & LEX m’a rappelé que l’art continue même quand on croit tout savoir.


Sortir de ce territoire

On repart avec la sensation d’avoir traversé un après-fin-du-monde. Pas un décor de cinéma, mais une leçon à ciel ouvert : la mémoire ne s’efface pas, elle se transforme. En silence, en art, en murmure, ou en ruine.
Et longtemps après, quand le bruit du monde revient, il reste quelque chose de ce béton blanc, de ces sculptures trop grandes, de ces pochoirs fugitifs, de ces maisons qui s’effondrent.
Quelque chose qui insiste, et qui ne fait pas de bruit.