Jaffna

Gurunagar, le quartier des pêcheurs de Jaffna

À l’ouest de Jaffna, le long de Beach Road et de la lagune, Gurunagar apparaît comme un quartier à part.

Ici, la ville semble se rapprocher de la mer. Les routes longent l’eau, les maisons se serrent les unes contre les autres et les barques occupent peu à peu tout le paysage. Certaines sont tirées sur la berge, d’autres reposent dans la lagune, peintes de bleu, de rose, de vert ou d’orange. Leurs couleurs ont passé avec le soleil et les embruns, mais elles donnent au quartier une atmosphère particulièrement vivante.

Gurunagar est avant tout un quartier de pêcheurs. La journée s’organise autour des départs en mer, des retours de bateaux, du tri du poisson, du séchage des prises et de la réparation des filets. Sur la berge, chacun semble avoir quelque chose à faire. On déplace une caisse, on tire une embarcation, on démêle un filet ou l’on discute à l’ombre.

La lagune n’est donc pas simplement un décor. Elle est le centre du quartier, son espace de travail et une partie essentielle de son identité.

On marche lentement, appareil photo en main. Ce qui m’intéresse ici, ce ne sont pas seulement les barques, mais tout ce qui les entoure : les filets suspendus, les morceaux de bois, les caisses, les petits ateliers improvisés et les maisons colorées qui semblent avoir été posées là au fil du temps.

Certaines façades sont très simples. D’autres sont peintes de couleurs éclatantes, comme si les habitants avaient voulu apporter un peu de lumière supplémentaire à ce paysage marin.

Une petite maison rose, coincée près de l’église Notre-Dame de Velankanni, attire particulièrement mon regard. Elle paraît presque minuscule à côté de l’édifice religieux, mais elle participe pleinement à cette composition faite de couleurs, de murs, de barques et de passages étroits.

Le long de Beach Road, le marché aux poissons de Jaffna s’anime bien avant l’aube. Les bateaux rentrent de leurs sorties nocturnes, les prises sont déposées sur les quais et rapidement triées avant d’être vendues. Les acheteurs circulent entre les étals, les caisses et les bassines remplies de poissons et de produits de la mer.

Tout va vite. Les gestes sont précis, les discussions animées et les odeurs marines envahissent les abords du marché. Ici, la pêche n’est pas une image de carte postale. Elle fait vivre une partie du quartier et rythme le quotidien de nombreuses familles.

Pour nous, c’est une autre manière de découvrir Jaffna. Après les temples, les églises et les bâtiments marqués par l’histoire, nous retrouvons une ville plus concrète, plus directe, tournée vers la lagune et la mer.

Gurunagar possède également une forte identité catholique tamoule. Le quartier rassemble plusieurs lieux de culte, dont l’église Saint-James, l’église Notre-Dame de Velankanni, ainsi que les églises Notre-Dame des Miracles et Saint-Pierre. Cette présence religieuse fait partie du paysage quotidien, au même titre que les bateaux ou les étals de poissons.

L’église Saint-James, dont l’actuelle construction remonte au XIXe siècle, occupe une place importante dans l’histoire du quartier. Elle rappelle que Gurunagar n’est pas seulement un secteur de pêche, mais aussi une communauté ancienne, structurée autour de ses familles, de ses croyances et de son rapport à la mer.

En continuant vers la jetée, l’activité devient plus visible encore. Les barques sont alignées, les filets s’accumulent et les pêcheurs s’affairent autour de leurs embarcations. Des études consacrées à la pêche à Gurunagar décrivent une activité diversifiée, avec plusieurs types de bateaux et d’engins de pêche. Elles soulignent également l’importance du site pour les débarquements, la vente et la distribution du poisson.

Mais ce que je retiens surtout, c’est l’atmosphère.

Le soleil écrase les couleurs, les odeurs de poisson et d’eau salée se mélangent, les chiens circulent entre les maisons et les habitants poursuivent leurs activités sans vraiment prêter attention à nous. Nous sommes simplement de passage dans un quartier qui, lui, n’a pas besoin de visiteurs pour exister.

Je photographie les barques, les maisons et les visages croisés au hasard. Peu à peu, je comprends que ces images racontent quelque chose de plus profond qu’un simple paysage coloré. Elles montrent une communauté tournée vers la lagune, attachée à ses lieux de vie et à ses habitudes, malgré les transformations et les blessures de l’histoire récente.

Gurunagar porte aussi les traces de cette histoire. Comme beaucoup de quartiers de Jaffna, il a traversé les années de guerre et leurs conséquences. Certains bâtiments religieux ont été touchés, et la mémoire du conflit reste présente dans les lieux comme dans les conversations. Mais ici, elle se mêle au quotidien plutôt qu’elle ne l’efface.

Les barques continuent de sortir.

Les filets sont réparés.

Le poisson est vendu.

Les enfants jouent dans les rues.

Et les maisons restent colorées face à la lagune.

C’est peut-être cela qui me touche le plus à Gurunagar. Le quartier ne cherche pas à raconter une histoire particulière. Il vit simplement, entre la mer, la pêche, les églises et les maisons.

Et mes photos, finalement, capturent cette réalité mieux que de longs discours : un morceau de Jaffna tourné vers l’eau, avec ses couleurs, ses gestes, ses barques et cette vie quotidienne qui continue, jour après jour.