Sites archéologiques de Sardaigne

Le village de Sedini

Sedini, le village où les hommes ont habité dans la roche

Il y a des villages que l’on traverse sans vraiment s’arrêter.

Et puis il y a Sedini.

À une dizaine de kilomètres du Rocher de l’Éléphant, dans le nord-ouest de la Sardaigne, le village apparaît accroché à un paysage de calcaire, entre collines et vallons. Ici, la roche n’est pas seulement dans le décor : elle fait partie du village, de ses maisons, de ses rues et surtout de son histoire.

Sedini est parfois surnommé « le village dans la roche ». Et ce n’est pas une formule touristique inventée pour faire joli sur une brochure. Certaines habitations anciennes ont réellement été aménagées dans le calcaire, tandis que les parois rocheuses surgissent encore au milieu du tissu urbain.

Mais il existe surtout une raison de venir jusqu’ici.

Une énorme masse de pierre, installée en plein centre du village, qui cache une histoire assez incroyable.


La Rocca, la cathédrale des domus de Janas

Imaginez une immense masse calcaire posée là, au bord du vallon de Baldana.

À première vue, on pourrait croire à un énorme rocher qui aurait toujours été là.

Et c’est justement le cas.

Sauf que l’homme a décidé, il y a plusieurs milliers d’années, de ne pas simplement le regarder.

Il l’a creusé.

À l’intérieur se trouve La Rocca, une gigantesque domus de Janas, ces mystérieuses « maisons des fées » de Sardaigne. Le site a été creusé dans la roche au Néolithique récent, entre environ 3500 et 2700 avant J.-C., pour servir de nécropole.

Et c’est là que La Rocca devient vraiment particulière.

La plupart des domus de Janas sont installées dans des falaises, des collines ou des zones rocheuses parfois assez isolées. Ici, elle se trouve dans la rue principale de Sedini, au cœur même du village.

Une nécropole préhistorique au milieu des maisons.

Difficile de faire plus étonnant.

Autre particularité : La Rocca n’est pas une petite cavité creusée dans une paroi. Il s’agit d’un énorme bloc de calcaire entièrement émergé, dans lequel les hommes ont aménagé un véritable réseau d’espaces.

C’est notamment pour cette raison qu’elle est considérée comme l’une des plus grandes et des plus singulières domus de Janas de Sardaigne. La tradition locale la surnomme même « la cathédrale des domus de Janas ».

Mais le plus extraordinaire n’est peut-être pas sa taille.

C’est ce qui s’est passé ensuite.


Une tombe devenue maison

La Rocca aurait très bien pu rester une tombe préhistorique, visitée par quelques archéologues et passionnés.

Mais l’histoire en a décidé autrement.

Pendant près de cinq millénaires, le lieu a changé de fonction au gré des besoins de ceux qui l’occupaient. Après sa fonction funéraire préhistorique, il a été réutilisé comme habitation au Moyen Âge. Les espaces ont été agrandis, transformés, reliés entre eux.

La roche elle-même est devenue architecture.

On y trouve des escaliers directement taillés dans la pierre, des pièces aménagées dans les anciennes cavités et même un foyer creusé dans le sol rocheux.

Puis La Rocca a encore changé de vie.

Elle a servi de prison, probablement à l’époque de l’Inquisition espagnole au XVIe siècle, puis de refuge pour les animaux, de boutique et même de siège politique. Elle a également continué à servir d’habitation jusqu’à une époque étonnamment récente.

Autrement dit, ce qui était autrefois une tombe est devenu une maison, puis une prison, puis un lieu de travail, puis un lieu de vie…

La roche n’a jamais vraiment cessé d’être occupée.


Aujourd’hui, La Rocca abrite le Musée ethnographique des traditions populaires de l’Anglona. Les différentes pièces présentent plusieurs centaines d’objets liés à la vie quotidienne et à la tradition agro-pastorale de Sedini et de l’Anglona. Certaines parties conservent également les aménagements anciens de la maison, tandis que la partie archéologique permet de découvrir la domus de Janas elle-même.

Vidéo réalisée à partir de la vidéo publiée par Demistragram.

Et là, je crois qu’il faut vraiment entrer.

Parce que depuis l’extérieur, on voit un rocher.

À l’intérieur, on découvre 5 000 ans d’histoire superposés dans quelques dizaines de mètres carrés.


Une fois La Rocca visitée, il serait dommage de repartir immédiatement.

Sedini mérite que l’on range un instant la voiture et que l’on se perde dans ses petites rues.

Le centre historique conserve de nombreuses maisons anciennes, certaines construites ou aménagées directement dans le calcaire. Le village a également conservé une architecture marquée par la période espagnole, notamment dans les quartiers historiques de Capo Sardo, Capo Corso et Colthi Itthoria.

Et c’est justement en marchant que Sedini devient intéressant.

Un escalier apparaît entre deux rochers.

Une maison semble sortir directement de la pierre.

Une ruelle débouche sur une petite place.

Puis, au détour d’un passage, le regard plonge dans le vallon.

Ce ne sont pas forcément des monuments extraordinaires pris séparément. C’est leur proximité, leur mélange et cette impression permanente que la roche et le village ont grandi ensemble qui donnent au lieu son caractère.

On peut aussi y admirer l’église paroissiale Sant’Andrea, reconstruite au XVIe siècle dans le style gothique aragonais, ainsi que l’église du Rosaire, datant du XVIIe siècle.

Sedini offre également des expériences gastronomiques et œnologiques authentiques, avec des produits locaux tels que le miel, le nougat, le vin et les traditionnelles seadas.

Sedini n’est pas un village-musée figé derrière une vitrine.

Il reste un village.

Et c’est probablement ce qui fait son charme.


Les murales de Sedini

Il y a une autre manière de découvrir le village : lever les yeux.

En parcourant le village, impossible de ne pas remarquer les murales qui habillent certains murs. Ils racontent, avec des scènes simples et colorées, la vie quotidienne d’autrefois : le travail, les traditions, les habitants et les activités rurales. Une manière originale de faire du village une sorte de livre à ciel ouvert, où les murs racontent eux aussi l’histoire de Sedini.

L’une des plus remarquables se trouve près de la place centrale. Elle a été réalisée par Angelo Pilloni, muraliste originaire de San Sperate, et inaugurée en 2011.

Pilloni a choisi de représenter des scènes de la vie rurale, des personnages, des fêtes et des outils agricoles aujourd’hui disparus. Et surtout, il a représenté La Rocca, la gigantesque domus de Janas, comme le symbole de cette communauté installée autour d’elle depuis des millénaires.


Le jardin enchanté de Paolino Sanna

Aux portes de Sedini se cache un endroit étonnant : le Jardin Enchanté de Paolino Sanna.

Dans ce jardin luxuriant, entre arbres fruitiers et fleurs, Paolino a laissé libre cours à son imagination. Il a sculpté les rochers et les pierres, peint, gravé, transformant peu à peu son petit coin de terre en véritable œuvre d’art.

Au milieu de cet univers, une maison semble blottie dans la roche, comme si elle en faisait naturellement partie.

Et chaque après-midi, son épouse Amelia ouvre les portes du jardin aux visiteurs venus découvrir cet étonnant monde créé de leurs propres mains.


San Nicola di Silanis, le roman sarde en ruines

Quelques kilomètres plus loin, dans la vallée du rio Silanis, on découvre un tout autre décor.

Ici, plus de village animé, plus de fresques colorées.

La végétation a repris ses droits.

Au milieu de la vallée apparaissent les ruines de San Nicola di Silanis, une ancienne église romane associée à un important établissement monastique bénédictin.

L’église fut construite avant 1122, à l’initiative de Furatu de Gitil et de son épouse Susanna de Lacon-Zori, issus de l’aristocratie du royaume de Torres. En 1122, les deux époux la donnèrent à l’abbaye de Montecassino, comme dépendance de l’abbaye de Nostra Signora di Tergu.

Le lieu prit alors une véritable dimension monastique.

Et ce qui reste aujourd’hui permet encore de comprendre l’importance de l’édifice.

San Nicola possédait trois nefs, construites avec des blocs de calcaire soigneusement taillés. L’abside possède une orientation inhabituelle vers le nord-ouest et les arcs reposaient sur de puissants piliers quadrangulaires.

Le bâtiment est aujourd’hui largement ruiné et envahi par la végétation.

Mais c’est justement ce qui lui donne cette atmosphère particulière.

La pierre claire, les arches encore debout, les fragments de murs et la végétation qui s’infiltre partout donnent presque l’impression que l’église est en train de retourner doucement à la vallée.

Et pourtant, quelle élégance dans ce qui subsiste.

Les spécialistes soulignent la qualité exceptionnelle de la taille et de la mise en œuvre des pierres. San Nicola fait partie des réalisations les plus remarquables du roman sarde.


De la préhistoire au Moyen Âge, sans changer de paysage

C’est peut-être cela qui m’intéresse le plus autour de Sedini.

En quelques kilomètres, on passe d’une tombe préhistorique creusée vers 2700 avant J.-C., à une maison troglodytique, puis à un village médiéval et à des églises romanes perdues dans la végétation.

Et tout cela dans le même paysage de pierre.

La Rocca nous montre comment l’homme a transformé une masse rocheuse en tombe, puis en habitation.

Sedini montre comment cette relation avec la roche s’est poursuivie dans l’architecture du village.

Les fresques racontent la vie de ceux qui l’ont habité.

Et les ruines de San Nicola rappellent qu’au Moyen Âge, cette même région était également un important territoire monastique.


La Cascata Pilchina di li Caaddaggi

À quelques kilomètres de Sedini, la Cascata Pilchina di li Caaddaggi offre un tout autre visage de l’Anglona. Après les rochers sculptés de La Rocca et les maisons du village, place à la nature : l’eau s’écoule au milieu d’un paysage sauvage et verdoyant, formant une petite cascade particulièrement agréable à découvrir après les pluies.

Un endroit simple, loin des grands sites touristiques, où l’on retrouve une Sardaigne plus secrète et beaucoup plus tranquille.

🧭 Emplacement sur Google Map


Et les Templiers dans tout ça ?

C’est ici que l’histoire devient un peu plus mystérieuse… et qu’il faut commencer à démêler les fils.

Dans les environs de Sedini, du côté de Bulzi, plusieurs édifices religieux témoignent de l’importance de cette région au Moyen Âge. Et, comme souvent en Sardaigne lorsqu’une vieille église surgit au milieu de nulle part, les Templiers ne sont jamais très loin dans les récits.

Mais commençons par remettre un peu d’ordre dans les noms.

L’église que l’on rencontre aujourd’hui sous le nom de San Pietro del Crocefisso, également appelée San Pietro delle Immagini, a longtemps été identifiée à tort comme San Pietro di Simbranos. Les premiers historiens de l’art qui l’ont étudiée l’avaient ainsi désignée. C’est en 1969 que Giuseppe Maria Salis démontra que San Pietro di Simbranos correspondait en réalité à une autre église, aujourd’hui disparue, située à proximité du village de Bulzi.

San Pietro di Simbranos se trouvait au nord de l’actuel centre de Bulzi, dans la localité qui conserve encore son ancien nom. L’édifice a disparu, mais sa mémoire est restée attachée au lieu et dans les documents anciens. La façade de l’actuelle église paroissiale de San Sebastiano aurait d’ailleurs repris certains éléments de cette ancienne église disparue.


La belle église isolée que l’on peut encore admirer dans la campagne est donc bien San Pietro del Crocefisso, ou San Pietro delle Immagini.

Et elle mérite largement le détour.

Construite à partir du XIIᵉ siècle et développée au début du XIIIᵉ, elle appartenait à un ensemble monastique. Les recherches archéologiques récentes ont confirmé la présence d’autres bâtiments, notamment les fondations d’une salle capitulaire et de cuisines. L’ensemble correspondait donc bien à un monastère, et non à une simple église perdue dans la campagne.

Son architecture est remarquable. La pierre volcanique sombre se mêle au calcaire blanc et donne à la façade cette bichromie qui attire immédiatement le regard. Trois niveaux d’arcatures et de colonnettes lui donnent une élégance presque graphique.

Et puis arrivent les Templiers.

Certains récits avancent qu’ils auraient participé au financement de l’agrandissement de l’église, notamment autour des années 1200-1225, lorsque le bâtiment fut agrandi avec son transept et sa nouvelle façade. Une petite croix visible dans l’une des monofore est même présentée comme une possible croix patente templère. La tradition va plus loin encore et évoque l’intervention de maîtres d’œuvre venus de France.

L’histoire est séduisante.

Mais il faut garder une petite réserve.

Les sources officielles consacrées à l’église parlent bien d’un agrandissement réalisé sous l’impulsion de l’évêque d’Ampurias Giovanni et de la présence des bénédictins. En revanche, elles ne permettent pas d’établir avec certitude que les Templiers auraient financé les travaux. L’hypothèse existe, elle est reprise notamment par SardegnaTurismo et dans les travaux de Francesco Tamponi, mais elle reste discutée.

Lui le banc existe pose toi et réfléchis

Et il y a une autre histoire, tout aussi fascinante.

L’église aurait été conçue comme une sorte d’horloge solaire médiévale. À certaines heures, la lumière traverse les étroites ouvertures de la façade et vient éclairer l’intérieur selon un jeu qui serait lié à l’orientation du bâtiment. SardegnaTurismo reprend cette interprétation et parle même d’une véritable « machine du temps ».

Là encore, l’idée est magnifique.

Mais entre une architecture savamment orientée et une véritable horloge solaire destinée à mesurer les heures, il y a un pas que l’on ne franchira pas sans preuves archéologiques ou astronomiques précises.

D’ailleurs, les recherches archéologiques sont toujours en train de faire parler le site. Elles ont déjà montré que l’histoire de San Pietro delle Immagini était bien plus ancienne et complexe qu’on ne le pensait, avec plusieurs phases de construction et une occupation qui s’étend sur plusieurs siècles.

Alors, les Templiers ?

Peut-être.

Une croix, des bâtisseurs venus de France, une architecture étonnante, un ancien monastère et une lumière qui joue avec les murs… Il n’en faut guère plus pour que la légende s’installe.

Mais l’histoire, elle, nous oblige à garder un pied sur terre.

Et franchement, le site n’a pas besoin d’inventer des Templiers pour être fascinant.

🧭 Emplacement de San Pietro del Crocefisso


Fresque/murale à Bulzi

À Bulzi, une fresque murale rend hommage à Su Rughifissu, l’une des traditions emblématiques du village. Peinte en mai 1995, elle met en scène trois cavaliers sardes lancés dans une course, chevaux au galop et costumes traditionnels, dans une belle évocation de la culture équestre locale. Une scène pleine de mouvement, comme figée au beau milieu de la fête, qui rappelle que dans les villages sardes, les murs racontent souvent un peu de l’histoire de ceux qui les habitent.


Finalement, Sedini n’est pas seulement un endroit où l’on vient voir une domus de Janas.

C’est un endroit où l’on peut presque suivre l’histoire de l’homme en regardant simplement la pierre.

Et c’est précisément pour cela que, si vous êtes dans le secteur du Rocher de l’Éléphant, les dix kilomètres supplémentaires jusqu’à Sedini ne sont vraiment pas un détour.

Ce serait plutôt l’inverse.

Le détour serait de passer à côté.