Berlin

2ème jour à Berlin

« Samedi matin – Gueule de bois et café noir »

La nuit fut courte — Au réveil, la tête est lourde — conséquence directe des excès de la veille — et seul un café noir, très noir, permet de renouer péniblement avec la réalité. Nous reprenons notre ascension, un peu chancelante, dans ce monde qu’est Berlin.

1er étape : parcourir l’ancien tracé du Mur, où ont été installés des dominos géants, prêts à tomber les uns après les autres…

Comme un rappel symbolique que, parfois, il suffit d’une poussée pour faire basculer l’Histoire.

Cette confrontation entre passé et présent se fait sentir partout. Même dans les rues, Berlin transforme son histoire en spectacle.

Dans deux jours, (Le 9 novembre) un événement spectaculaire attend la ville : sur l’ancien tracé du Mur, de la porte de Brandebourg jusqu’à Potsdamer Platz, près d’un millier de dominos géants en polystyrène sont déjà alignés.

Porte de Brandebourg

D’une hauteur de 2,50 mètres contre 3,60 mètres pour les pans de béton originaux, ils s’étirent sur 1,5 kilomètres. Ils seront renversés le lundi 9 novembre au soir, pour symboliser la chute du mur.

Potsdamer Platz

Bord de la Sprée

Ils seront renversés un à un, sous les yeux de milliers de spectateurs, comme un écho grandeur nature à la chute du Mur, vingt ans plus tôt. Même avant ce moment, l’énergie et la créativité qui font de Berlin une capitale unique sont palpables.

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En suivant l’ancien tracé du Mur, de la porte de Brandebourg jusqu’à Potsdamer Platz, nous faisons halte au Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe, conçu par l’architecte Peter Eisenman et inauguré en 2005.


Ce mémorial, souvent appelé le « champ de stèles », invite le visiteur à déambuler librement entre les blocs de béton aux hauteurs variables. L’expérience est physique autant que mentale : on s’y perd, on s’y isole, le sol ondule, les repères disparaissent.


À quelques mètres seulement se trouvent un autre lieu de mémoire, plus discrets mais tout aussi essentiels : le mémorial aux homosexuels persécutés sous le régime nazi.

Le cube est fabriqué en béton.

Sur la face avant se trouve une fenêtre, à travers laquelle le public peut voir un court métrage où deux hommes puis deux femmes s’embrassent.

En Allemagne, ce mémorial est le troisième du genre, après l’Ange de Francfort (1994) à Francfort et le mémorial aux victimes gays et lesbiennes du National-socialisme à Cologne (1995) à Cologne. Ils existe aussi un mémorial au Parc de la Ciutadella, Passeig de Picasso, Barcelona, Espagne


Mise à jour : En 2012 un mémorial dédié aux Sinti et aux Roms (Memorial to the Sinti and Roma Victims of National Socialism), victimes oubliées d’un génocide longtemps resté en marge de l’histoire officielle a été été conçu par l’artiste israélien Dani Karavan et se compose d’un bassin circulaire d’eau sombre au centre duquel se trouve une pierre triangulaire. La forme triangulaire de cette pierre fait référence aux insignes que devaient porter les prisonniers des camps de concentration. La pierre est rétractable et une fleur fraîche y est déposée quotidiennement.

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Ici, Berlin ne monumentalise pas seulement son passé : elle le confronte, sans hiérarchie ni détour.


Nous nous dirigeons ensuite vers le cœur historique, Alexanderplatz, vaste place devenue le symbole du Berlin moderne.
Pour y parvenir, nous marchons de Potsdamer Platz jusqu’au Marx-Engels-Forum, un peu plus de 2,5 kilomètres à pied. Une traversée qui résume Berlin : des cicatrices encore visibles, des reconstructions audacieuses et cette impression permanente d’une ville en mouvement.

Nous passons par la Gendarmenmarkt, l’une des places les plus élégantes de Berlin, presque trop parfaite elle est encadrée par l’église allemande (Deutscher Dom), l’église française (Französischer Dom) et le Konzerthaus (salle de concerts), avec un monument à Friedrich Schiller en son centre.
Les deux églises sont jumelles,
Berlin aime ce genre de dialogue silencieux.

À quelques pas, la cathédrale Sainte-Hedwige impose une sobriété presque déroutante. Cathédrale catholique au milieu d’un environnement largement protestant, elle incarne une autre Berlin : discrète, minoritaire, mais profondément ancrée.

Nous poursuivons jusqu’au Marx-Engels-Forum, vaste espace hérité de l’urbanisme est-allemand. Les statues de Marx et Engels observent la ville réunifiée avec une immobilité presque ironique, comme si l’Histoire, ici, refusait de choisir un camp définitif.

Alexanderplatz n’est plus très loin.
Ici, Berlin cesse d’être une carte postale pour redevenir ce qu’elle est vraiment : une capitale rugueuse, contradictoire, où le passé ne s’efface jamais tout à fait — il cohabite, il insiste, il dialogue avec le présent.


Presque entièrement détruite pendant la Seconde Guerre mondiale, seuls quelques bâtiments d’avant-guerre, comme le Berolinahaus et l’Alexanderhaus (1930‑1932, architecte Peter Behrens), ont été reconstruits.

La place a pris sa forme actuelle entre 1966 et 1971, lors de la reconstruction du centre-ville de Berlin-Est, étendue à 3 hectares et transformée en zone piétonne. Sur son côté nord-ouest se dressent le grand magasin Kaufhof, l’ex-Hôtel Stadt Berlin (rebaptisé Forum Hotel en 1992, puis Park Inn en 2003), ainsi que d’autres édifices emblématiques comme le Haus der Elektroindustrie, le Haus des Reisens, la Maison de l’enseignant et la Kongresshalle.

Au centre de la place, la fontaine de Neptune, sculptée par Reinhold Begas et inaugurée en 1891 avec en fond l’église Santa Maria, veille sur le flux incessant des passants.

Autres Photos

Non loin, la Weltzeituhr, ou horloge universelle, conçue par Erich John et également inaugurée en 1969, permet de connaître l’heure dans les principales capitales du monde, et est rapidement devenue un point de rencontre emblématique pour Berlinois et touristes.

A côté la Fontaine de l’Amitié entre les Peuples (1969) marque son style moderne et son esprit de rassemblement.

Dominant l’ensemble, la célèbre Fernsehturm, haute de 365 mètres, attire immédiatement le regard. Conçue par Hermann Henselmann et achevée en 1969, sa sphère panoramique offre une vue à 360° sur Berlin et symbolise à la fois la puissance architecturale de la RDA et l’ouverture sur le monde, un phare au milieu de l’effervescence urbaine.

Enfin, entre le 7 mai 2009 et le 3 octobre 2010, Alexanderplatz s’est transformée en galerie à ciel ouvert avec une exposition temporaire à succès consacrée à la révolution pacifique, retraçant les événements qui ont mené à la chute du mur et à la réunification. L’esplanade, animée par ses passants, ses pavés en spirale et ses monuments, devient alors un lieu où mémoire, histoire et vie quotidienne se rencontrent, invitant chacun à lever les yeux et à contempler la ville dans toute sa complexité et sa beauté.

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Avant de poursuivre la flânerie, nous faisons une pause au Schlögl’s, petit bistrot allemand typique, tout proche. Ici, les tables en bois réchauffent l’espace, les plats sont simples mais généreux : schnitzels, bratwursts et bretzels moelleux. L’ambiance est chaleureuse, presque familiale, et chaque bouchée accompagne le murmure de la ville, ses bruits, ses conversations et le va-et-vient des passants.

C’est un lieu où l’histoire quotidienne de Berlin se goûte tout autant que la cuisine traditionnelle.


14 h – Berlin se parcourt à pied, presque religieusement. On marche beaucoup. On s’imprègne. On observe. Déjà, on sent cette atmosphère singulière : moderne, historique, alternative, monumentale et anarchique à la fois.
Les blocs de béton côtoient les verrières futuristes. Les cicatrices de l’histoire ne sont jamais loin, mais la ville refuse la nostalgie. Ici, tout avance.


Park am Wasserturm, Berlin : un havre de calme au cœur de Prenzlauer Berg

Au détour d’une rue, on découvre le Park am Wasserturm, une oasis inattendue. Le château d’eau, surnommé affectueusement “Dicker Hermann”, se dresse fièrement au centre du parc. Achevé en 1877, il est le plus ancien château d’eau de Berlin encore debout, classé monument historique. Son architecture éclectique, semblable à un patchwork, intrigue et attire le regard.

Au pied du bâtiment, un graffiti commémoratif rend hommage aux résistants et victimes du nazisme, rappel discret mais poignant d’une histoire sombre que le quartier a traversée. Le sommet, lui, est réservé aux oiseaux, nichoirs et vie sauvage offrant un contraste inattendu avec la vie urbaine qui bruisse autour.

Le parc, aménagé dès 1915, a traversé les décennies, survécu aux guerres, aux périodes de déclin et aux rénovations. Aujourd’hui, il s’étend sur près de 20 000 m², avec des pelouses, des allées ombragées, des bancs, une aire de jeux pour enfants et même des tables de ping-pong. Les allées serpentent autour du château d’eau, invitant à la flânerie et à la contemplation, tandis qu’au loin, le Fernsehturm pointe vers le ciel, rappel de la modernité qui enveloppe la ville.

Le cadre alentour est chic et vivant. Les façades des maisons ont été rénovées, et le quartier regorge de restaurants et cafés : cuisine sri-lankaise, spécialités indiennes, shawarma, falafels, un restaurant juif et une pizzeria s’alignent le long des rues. On s’arrête, on observe, et on sent le rythme de Berlin ralentir juste un instant.

Marcher dans le Park am Wasserturm, c’est goûter à cette dualité berlinoise : l’histoire et la mémoire cohabitent avec le présent dynamique. C’est un lieu où l’on peut s’asseoir pour un pique-nique, lire sur un banc, observer les enfants jouer ou simplement respirer, avant de replonger dans les ruelles animées de Prenzlauer Berg. Un petit havre de paix qui témoigne de la capacité de Berlin à conjuguer mémoire, nature et vie urbaine.

🌿 Infos pratiques

  • Adresse : Knaackstraße 23, 10405 Berlin (Prenzlauer Berg)
  • Accès : à 5 min à pied de Kollwitzplatz ou depuis la station Senefelderplatz (U2)
  • Horaires & prix : espace public, ouvert 24 h/24 et gratuit
  • Ambiance : calme en journée, fréquenté par familles, habitants et étudiants du quartier

Les heures passent sans qu’on s’en rende compte. Berlin n’est pas une ville qui se consomme à la hâte ; elle se digère lentement.

Première locomotive électrique développée par la RDA après la Seconde Guerre mondiale

Entre deux places immenses, un café improvisé, une galerie surgie de nulle part, un terrain vague devenu espace culturel, on flâne, on dérive, on se laisse happer.


Non loin du Park am Wasserturm, le Dock 11 attire également l’œil. Ce n’est pas un squat, mais une école de danse qui respire le même esprit alternatifs et créatif.

Dans ses salles industrielles, les murs vibrent au rythme des répétitions et des spectacles, et l’on perçoit cette énergie singulière : un mélange d’art, de liberté et de communauté qui complète parfaitement le paysage de Prenzlauer Berg.


Sans oublier le Lichtblick Kino, désormais installé dans une ancienne boucherie de la Kastanienallee. Avec seulement 32 places, c’est un cinéma familial et intimiste, à l’écart des circuits traditionnels. Ici, pas de blockbusters, mais des films d’auteur, des classiques restaurés et des documentaires qui surprennent et captivent.

Comme Dock 11 ou le Park am Wasserturm, Lichtblick Kino incarne ce mélange si berlinois de culture, d’expérimentation et de chaleur humaine : un refuge pour ceux qui aiment que la ville se découvre doucement, à leur rythme, et qui savent apprécier la poésie des détails, loin du tumulte des avenues principales.


Vers 16h, nos pas nous mènent au Leise-Park.
Un havre de paix inattendu. Un lieu de silence, de respect, presque de recueillement. Enfoui sous un feuillage dense, le parc semble se protéger du tumulte urbain. Chaque banc, discrètement posé, invite à s’asseoir, à ralentir, à se laisser absorber par ses pensées.

Le lieu n’est pas tout à fait un parc comme les autres. Il s’agit d’une ancienne annexe de cimetière, accessible depuis Greifswalder Straße. Les stèles, encore bien conservées, ne laissent aucun doute sur son passé. Ici, la mémoire n’a pas été effacée : elle a simplement changé de forme.

L’aménagement est volontairement peu structuré, presque brut. Quelques bancs, des hamacs, des sentiers discrets. La nature a repris ses droits. Les oiseaux sont nombreux, les écureuils peu farouches.

La mort fait partie de la vie — c’est sans doute la devise silencieuse de ce lieu. Un ancien cimetière transformé en espace vert naturel, avec aires de jeux, chemins et végétation luxuriante. Rien à voir avec un parc « traditionnel ».

C’est un peu glauque, peut-être. Mais j’aime cette idée très berlinoise : voir des enfants jouer, courir, gambader entre les tombes. Comme un rappel simple et apaisé que tout cohabite ici — le passé, le présent, la vie qui continue.


Berlin, encore une fois, ne choisit pas. Elle assume.


Puis, presque sans transition, la lumière décline.
Les néons commencent à s’allumer. Les terrasses se remplissent. Les visages changent. Les silhouettes deviennent plus stylées, plus nocturnes, plus électriques. La ville ajuste son rythme, comme si quelqu’un venait de tourner un variateur invisible.


La nuit berlinoise revient

Et très vite, comme une évidence, la nuit berlinoise arrive.

Le jour s’efface sans disparaître complètement, et la nuit prend le relais — pas comme une rupture, mais comme une évidence. Ici, la nuit ne commence pas : elle s’installe.

À Berlin, la nuit n’est pas une parenthèse. C’est un monde à part entière. Un territoire autonome où les horaires disparaissent et où la notion de week-end prend un tout autre sens.

Dès la tombée du jour, la ville change de rythme. Les rues s’animent, les stations de métro se remplissent de silhouettes habillées de noir, baskets fatiguées, sacs en bandoulière. On devine ceux qui sortent « pour voir » et ceux qui sortent « pour tenir jusqu’au matin ». Les néons s’allument, les vitrines brillent comme des petits soleils artificiels, et chaque recoin semble promettre une surprise.

Photos Berlin de nuit

Les clubs ouvrent leurs portes comme des cathédrales païennes, accueillant un flot de danseurs et de curieux, tandis que la musique s’échappe des voûtes, des façades et des sous-sols. La ville devient une mélodie de béton et de lumière, où le battement des basses se mêle aux pas des passants et aux rires qui s’élèvent dans les rues.


Nous retournons à Alexanderplatz et nous empruntons la Heiligegeistgasse, une petite allée piétonne entièrement recouverte par des arceaux, qui lui donne un caractère presque intime malgré le cœur animé de Berlin‑Mitte. La lumière des lampes se reflète sur les pavés humides et les façades des bâtiments, et l’air frais de novembre est adouci par la voûte qui surplombe la rue.

Nous entrons dans la Trattoria Peretti, une pizzeria nichée dans cette allée. L’intérieur est chaleureux, avec ses tables en bois et son éclairage tamisé, tandis que l’odeur de pâte fraîche et de sauce tomate se mêle à celle des herbes et du fromage fondu.

Les quelques tables disposées sous les arches donnent sur la rue, et l’ambiance est animée par les passants et les conversations des Berlinois et touristes qui circulent le long de la rue couverte.
Après un verre de vin rouge et une pizza bien chaude, nous sentons nos jambes se détendre un peu : la fatigue accumulée depuis notre arrivée à Berlin se fait sentir, mais le moment est doux et reposant.

La soirée continue, et nous nous dirigeons ensuite vers le M‑BIA Club, niché sous les voûtes en briques de la voie ferrée près d’Alexanderplatz. Dès l’entrée, l’atmosphère change radicalement : le béton brut, les arches massives et l’éclairage tamisé plongent la salle dans un univers à part. La foule, éclectique et vivante, danse sur les sets de House, Minimal, Electro et Tech‑House. La cage en acier attire ceux qui veulent se lâcher complètement, tandis que le bar distribue boissons et cocktails à prix raisonnables. Par moments, un train passe au‑dessus, et le club tout entier tremble, ajoutant une vibration presque organique à la musique.

Le dress code est libre et décontracté : pyjamas, tenues excentriques, ou looks stylés sont les bienvenus, pourvu que la bonne humeur soit de la partie. Malgré l’énergie intense qui pulse dans les arches du club, la fatigue de la journée nous rattrape progressivement.

À 1 h du matin, nous quittons doucement la piste, encore imprégnés de l’électricité de la soirée et du fracas des trains au‑dessus. Nous sortons dans la nuit fraîche de Berlin, épuisés mais heureux, avec le sentiment d’avoir plongé au cœur d’une ville à la fois historique, vibrante et profondément authentique.


À Berlin, la nuit ne se contente jamais de s’étirer. Elle provoque. Elle reconnecte des trajectoires perdues. Et parfois, elle déclenche des retrouvailles qu’on croyait définitivement rangées dans un autre chapitre de sa vie.


C’est par un hasard total que tout bascule.
Au détour d’une discussion, un prénom surgit. Un regard se fige. Une seconde de silence. Puis l’évidence.

Johannes et Wolfgang se reconnaissent.
Ils ne se sont pas vus depuis des années. Les voix montent, les rires éclatent, les phrases se chevauchent. On parle fort, on se coupe, on se rapproche. Berlin fait le reste. La musique, la nuit, l’alcool, tout semble soudain secondaire.

Johannes est un type calme, regard clair, parole posée — du moins une fois l’onde de choc passée. Rien du militant enragé tel qu’on se l’imagine parfois. Il nous explique qu’il habite ici, à Mitte. Puis, presque comme une évidence retrouvée, il lance :
Si vous voulez, on peut finir la soirée chez moi.
Adresse : Linienstraße 206.

À ce moment-là, le nom ne dit pas grand-chose. Une rue, un numéro. Berlin en a des milliers.

On arrive devant un immense squat, posé là comme un vaisseau échoué au milieu de la ville.
Pas d’enseigne.
Pas de file d’attente.
Pas de videur.
Juste une façade fatiguée, grisâtre, striée de slogans, de banderoles, de cicatrices politiques. Une maison qui ne cherche ni à séduire ni à s’excuser d’être encore là.

On hésite une seconde.
Ce n’est pas un lieu où l’on entre par hasard. C’est un lieu qui vous regarde arriver.

Des silhouettes observent depuis les fenêtres. Rien d’hostile. Plutôt une vigilance tranquille. On comprend vite une chose : on n’est pas au bar du coin. Ici, on ne consomme pas un lieu. On y est admis.

Johannes pousse la porte.
À l’intérieur, pas de fête tapageuse, pas de chaos. Un escalier large, usé, presque solennel. L’odeur mêlée du bois, du froid et de quelque chose de vécu. Des affiches politiques, des autocollants, des messages griffonnés qui racontent trente ans de débats, de luttes, de nuits trop longues.

Personne ne sort son téléphone.
Personne ne prend de photos.
Ici, on vit, on ne documente pas.

La soirée se termine là, simplement. Des verres posés sur une table récupérée. Des discussions sans posture. On parle de Berlin, de la ville qui change, de celle qui résiste encore un peu. On se sent invités, pas tolérés.
Moi, j’ai du mal à suivre, heureusement que Elke me sert d’interprète.
Les mots se bousculent : on parle du squat, de son occupation, de ces maisons anciennement occupées qui sont devenues des îlots protégés, mais souvent dépolitisés, incapables d’enrayer la gentrification qui ronge le quartier alentour.
On évoque les reproches que certains font aux habitants : trop protégés, trop tranquilles, presque détachés de la réalité du quartier.
Et puis, naturellement, la conversation glisse vers autre chose : la fête qui se prépare pour les vingt ans de la chute du Mur.
Entre critique sociale et célébration, Berlin se raconte ainsi, dans ses contradictions. Les lieux résistants cohabitent avec les investisseurs, le passé avec le présent, et toujours, la nuit semble suspendre les jugements.

En repartant, tard, dans le silence de la Linienstraße, on jette un dernier regard à la façade.
Elle est toujours là, massive, rugueuse, indifférente aux regards.

Ce soir-là, on n’a pas visité un squat.
On a été accueillis dans un fragment vivant de Berlin.

Immeuble d’habitation situé au 206, Linienstraße, à l’angle de la Kleine Rosenthaler Straße (à gauche), dans le quartier de Berlin-Mitte.


Il est temps maintenant de refermer la nuit. Nous rejoignons le dortoir loué dans la journée, les pas lourds, les esprits encore chargés de voix, de rires et de récits. Berlin s’éloigne, doucement, sans se dissiper tout à fait.
La nuit s’achève enfin, non pas dans le silence, mais dans cette fatigue pleine qui suit les soirs rares — ceux dont on sait déjà qu’ils resteront.


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