Setúbal

L’histoire oubliée des ferries de Setúbal

C’est tout à fait par hasard que nous découvrons le Mira Praia, le Recordação et l’expresso, trois ferries abandonnés sur la route qui mène à la Réserve naturelle de l’estuaire du Sado. Posés au bord du fleuve, loin de l’agitation du port de Setúbal, ils semblent figés dans le temps, comme deux témoins silencieux d’une époque révolue.


Le premier, le Mira Praia, que l’on pourrait surnommer le voyageur de la Manche, repose dans la zone de Beira-Rio, près des eaux calmes de l’estuaire. À première vue, rien n’indique qu’il s’agit d’un lieu d’exploration ou d’une curiosité touristique. C’est simplement un ancien navire retiré du service, amarré le long d’une digue, à l’écart des regards.

Pourtant, lorsqu’on s’attarde quelques instants sur sa silhouette massive, ses superstructures marquées par le temps et sa coque rouillée, une autre histoire commence à émerger. Derrière cette carcasse immobile se cache un véritable morceau de patrimoine maritime, dont la vie s’est jouée bien loin des rivages portugais.

Avant d’aligner sa silhouette imposante sur les eaux paisibles du Sado, le Mira Praia a connu les vents et les marées de la Manche. Construit en Angleterre en 1969 sous le nom de MV Cuthred, il appartenait à la célèbre compagnie British Rail / Sealink. Pendant près de vingt ans, il assura la liaison entre Portsmouth et l’île de Wight, transportant quotidiennement passagers et véhicules. À son époque, il était même le plus grand ferry à double extrémité de sa ligne, capable d’embarquer jusqu’à 400 passagers et 48 voitures.

En 1989, une nouvelle vie s’offre à lui lorsqu’il est racheté par la compagnie portugaise Transado. Rebaptisé Mira Praia l’année suivante, il quitte les eaux froides du sud de l’Angleterre pour les paysages lumineux de l’estuaire du Sado. Pendant près de deux décennies, il assure inlassablement la traversée entre Setúbal et la péninsule de Tróia, un trajet de quinze minutes seulement mais essentiel pour les habitants, les travailleurs et les vacanciers.

Les années passant, le navire accuse son âge. Dans les derniers temps de son exploitation, il est réaménagé pour le transport exclusif des passagers, les véhicules étant progressivement confiés à des ferries plus modernes. Puis vient l’inévitable retraite. En 2009, après quarante années passées à sillonner les eaux européennes, le Mira Praia effectue sa dernière traversée.

Aujourd’hui, il repose à quelques kilomètres seulement de son ancien itinéraire. Son pont n’accueille plus de voyageurs, ses moteurs sont silencieux et la rouille gagne peu à peu du terrain. Pourtant, face à cette vieille coque abandonnée, il est difficile de ne pas imaginer les milliers de traversées qu’elle a accomplies, des côtes anglaises battues par les embruns jusqu’aux eaux paisibles de l’estuaire du Sado. Une retraite discrète pour un ferry qui aura transporté bien plus que des passagers : une petite part de l’histoire maritime entre deux pays et deux mers.


Si le Mira Praia s’est figé dans l’ombre des espaces techniques de Beira-Rio, trois autres navires, contrairement à Mira Praia, gîsent dans la vase de la Mitrena au gré des marées


Le Mar e Sol, apparaît derrière une clôture, son nom est encore visible sur la passerelle.

Son histoire est pourtant tout aussi remarquable. Construit en France en 1971 sous le nom de Gabriel Chobelet, il assurait la liaison entre La Rochelle et l’île de Ré avant de rejoindre le Portugal en 1992. Rebaptisé Mar e Sol, il devient alors l’un des piliers de la liaison Setúbal-Tróia pendant près de quinze ans. Après la reprise de l’exploitation par Atlantic Ferries en 2007, il poursuit brièvement sa carrière avant d’être définitivement retiré du service en 2009.

Aujourd’hui, derrière les grillages, sa silhouette blanche porte les marques du temps. Les graffitis ont remplacé les logos de la compagnie et les passagers ont laissé place aux oiseaux marins. Pourtant, en observant sa passerelle et ses rampes d’accès, il est facile d’imaginer les files de voitures qui embarquaient autrefois pour rejoindre les plages de Tróia.


Quelques mètres plus loin l’Expresso a ses côtés le Recordação, malgré sa taille il est le plus méconnu des ferries historiques que l’on peut encore apercevoir autour de Setúbal. Pourtant, pendant plus de trente ans, il a joué un rôle essentiel dans la liaison entre Setúbal et Tróia.

Construit au début des années 1970, ce ferry à double extrémité appartenait à la flotte de la Transado. Contrairement au Recordação, réservé aux passagers, l’Expresso était conçu pour transporter à la fois des voyageurs et des véhicules. Avec son large pont-garage, il assurait quotidiennement le passage des voitures, camions et autocars entre les deux rives du Sado.

Pendant des décennies, il a effectué inlassablement la traversée vers Tróia, devenant l’un des symboles familiers du paysage portuaire de Setúbal. Lorsque la concession est reprise par Atlantic Ferries en 2007 et que la flotte est modernisée, l’Expresso est retiré du service en même temps que plusieurs autres navires historiques de la Transado.

Sa retraite ne se déroule pas dans la discrétion des quais techniques. Remorqué dans la zone de la Mitrena, il est abandonné au bord de l’estuaire, non loin du Recordação. Les années passeront, la peinture s’écaillera, la rouille s’installera et les marées poursuivrons leur lent travail d’érosion.

Aujourd’hui, l’Expresso présente une silhouette plus massive que celle du Recordação. Son ancien pont destiné aux véhicules permet d’imaginer les longues files d’automobiles attendant la traversée vers Tróia lors des week-ends estivaux. Les amateurs d’urbex y veront un vestige industriel fascinant, tandis que les photographes apprécieront le contraste entre l’acier vieillissant, les couleurs des graffitis et les lumières changeantes de l’estuaire.


Le Recordação (« Souvenir » en portugais), a connu une fin de vie bien plus spectaculaire et mélancolique. Nous le découvrons un peu plus à l’est, dans la zone industrielle de la Mitrena, où il semble lentement retourner à l’estuaire qui l’a vu naviguer pendant tant d’années.

Mis à l’eau en 1961, ce ferry construit en bois et en métal était exclusivement dédié au transport de passagers. Comme le Mira Praia, il appartenait à la compagnie Transado et participa durant des décennies à la desserte de l’estuaire du Sado, assurant le lien indispensable entre les deux rives.

Sa carrière s’achève brutalement en octobre 2007 lorsque l’exploitation de la ligne passe aux mains d’Atlantic Ferries. L’époque change, les exigences aussi. Les anciens ferries laissent alors la place à une nouvelle génération de catamarans rapides en fibre de carbone, plus performants et plus confortables.

Relégué sur les berges de la Mitrena le Recordação entame alors une lente descente vers l’oubli. Année après année, la vase gagne du terrain, les marées façonnent son environnement et la gravité finit par faire son œuvre. Le navire se couche progressivement sur le flanc, comme un géant fatigué qui aurait choisi de s’endormir au bord du fleuve.

Mais sur les rives du Sado, les épaves connaissent parfois une seconde existence.

Au fil du temps, la coque blanche et verte du vieux ferry deviendra sûrement une immense toile à ciel ouvert. Les artistes urbains et les graffeurs s’appropriront ses flancs usés, recouvrant peu à peu la rouille de couleurs vives et de fresques éphémères. Ce qui n’était plus qu’un navire abandonné se transformera en une œuvre en perpétuelle évolution, modelée autant par les artistes que par les éléments.


Quatre ferries, deux destins.

L’un repose encore dignement dans la discrétion des installations techniques de Beira-Rio. Les trois autres se laisseront lentement dévorer par le sel, le temps et les couleurs des artistes. Pourtant, tous quatre racontent la même histoire : celle d’un Setúbal d’avant les catamarans modernes, d’une époque où les traversées faisaient partie du quotidien de milliers d’habitants.

Silencieux, immobiles, presque oubliés, le Mira Praia, le Mar e Sol, le Recordação et l’Expresso demeurent les derniers gardiens d’un paysage maritime qui a peu à peu disparu des eaux du Sado.

🧭 Emplacement sur Google Map


En 2023, l’Expresso est brièvement sorti de son long sommeil. Le célèbre musicien, producteur et DJ portugais Mastiksoul, de son vrai nom Fernando Figueira, a choisi l’ancien ferry abandonné de la Mitrena comme décor principal du clip de sa chanson Animal Noturno, en collaboration avec l’artiste angolais Laton.

Avec sa coque rongée par le sel, ses structures métalliques vieillissantes et son atmosphère post-industrielle, l’Expresso offrait un décor presque irréel. Le clip plonge le spectateur dans un univers inspiré de Mad Max, mêlant danseurs, véhicules customisés, fumées et lumières au milieu de cette épave échouée sur les rives du Sado.

Finalement, les vieux ferries de Setúbal n’ont jamais vraiment cessé de transporter quelque chose. Après les passagers, ils embarquent désormais des souvenirs, des artistes, des photographes et quelques rêves de cinéma rouillé.