Italie,  Urbex Italie

La Casa Albero

Il y a des lieux abandonnés qui, dès la première rencontre, vous laissent dans un état très particulier : un mélange d’émerveillement, de respect silencieux et d’interrogation suspendue. Pas une ruine ordinaire, non. Plutôt une idée qui a résisté au temps mieux que ses murs.

J’ai une faiblesse assumée pour les constructions inspirées de l’architecture brutaliste, celles où la créativité s’autorise toutes les audaces, sans demander la permission à la bienséance.


Histoire de la Casa Albero.
Cette maison expérimentale naît à la fin des années 1960, sous l’impulsion de Giuseppe Perugini, architecte italien fasciné par les structures modulaires, la préfabrication et l’idée d’un habitat évolutif. Il la conçoit avec son épouse Uga De Plaisant Raynaldi et leur fils Raynaldo, transformant le projet en laboratoire familial à ciel ouvert.

L’objectif n’est pas de construire une simple villa, mais de tester une autre manière d’habiter : une architecture libre, adaptable, presque organique, où le béton n’est plus un poids mais un langage. Une maison-arbre, une maison-système, une maison-manifeste.

Mais comme souvent avec les projets trop en avance sur leur époque, l’utopie se heurte au réel. Problèmes administratifs, contraintes juridiques, coûts d’entretien, changement de priorités… Peu à peu, la maison est délaissée. Elle n’est jamais véritablement achevée, et encore moins habitée durablement.

Aujourd’hui, livrée au temps, à la végétation et au silence, elle n’est ni tout à fait ruinée, ni vraiment vivante. Elle est autre chose. Un fragment d’idéalisme architectural, figé dans le béton brut, qui continue de poser une question simple et dérangeante :
Et si l’architecture pouvait être une expérience, plutôt qu’un produit fini ?

Dans l’ombre des pins de Fregene, cette maison ne s’est pas tue. Elle attend simplement des visiteurs capables d’écouter.


Sa structure
La structure de Casa Albero est pensée presque entièrement comme une architecture extérieure. Le bâti ne cherche pas à enfermer, mais à exposer. Ici, les murs ne protègent pas seulement : ils dialoguent avec l’espace, la lumière et la forêt environnante.


Sa clôture en béton courbe n’est pas une barrière banale : elle participe de la même logique formelle et modulable qui caractérise l’ensemble de la Casa Albero. Plutôt qu’une simple séparation du voisinage, elle agit comme un élément architectural à part entière.

Elle ne se contente pas d’isoler : elle complète la composition, renforçant la sensation d’un laboratoire d’architecture posé dans la pinède,du terrain — participe à l’expression d’une pensée constructive libre et audacieuse.



Située au cœur de la pinède de Fregene, surélevée par rapport au sol et portée par des poutres et des piliers laissés volontairement apparents, cette maison semble flotter entre les arbres. Elle évoque elle-même un arbre, avec « des volumes donnant l’impression d’être accrochés à des branches en béton ».


L’espace de vie s’organise en modules cubiques — les fameux cubes — disposés sur plusieurs niveaux, comme si l’habitat avait décidé d’explorer la verticalité au lieu de s’étaler sagement au sol.


La piscine.
Sous la Casa Albero, entre les piliers qui soutiennent la maison suspendue, se trouve une piscine nichée au niveau du sol. Elle n’est pas une piscine classique accolée à la façade ou au jardin, mais plutôt intégrée entre les supports de la structure, reflétant les volumes en béton qui s’élèvent au-dessus d’elle.


Cette configuration sert à renforcer visuellement l’impression que la construction flotte au-dessus de l’eau et du terrain, la surface de l’eau créant un miroir qui prolonge l’espace et capte la lumière de façon très expressive dans l’ensemble du projet expérimental.


La « sphère » de béton disséminée dans le jardin n’était pas un simple élément sculpturel. Elle avait une fonction bien précise : servir d’espaces de repos, de retraites silencieuses, presque de cellules de méditation à ciel ouvert.
Pensés comme un prolongement naturel de l’habitation, ce volume autonome invitait à s’extraire momentanément de l’espace domestique principal. On devait y entrer pour lire, s’isoler, réfléchir, ou simplement ne rien faire — activité sous-estimée, surtout en architecture contemporaine.


L’accès à la Casa Albero se fait parun escalier peint en rouge, dont la couleur tranche volontairement avec la rugosité du béton brut.
Rien d’anecdotique ici : ce rouge vif agit comme un signal, presque un trait de ponctuation architecturale, guidant le visiteur vers l’entrée tout en affirmant la dimension expérimentale du lieu.


Suspendu entre le sol et les volumes supérieurs, l’escalier ne se contente pas de relier deux niveaux ; il met en scène l’arrivée, impose un temps de transition, oblige à lever les yeux. Une ascension brève mais signifiante, comme si l’on quittait le monde ordinaire pour pénétrer dans une idée construite.


L’interieur est une architecture ouverte, volontairement dépouillée, elle repose sur une grande flexibilité d’aménagement.

Les espaces intérieurs peuvent être reconfigurés à volonté grâce à des cloisons amovibles, permettant d’adapter la maison aux usages, aux saisons, ou tout simplement aux humeurs de ses occupants — luxe suprême, finalement.


Le mobilier, en grande partie intégré directement aux parois en béton, libère le sol et accentue la sensation d’espace. L’intérieur n’accueille alors que des éléments mobiles et essentiels : lits, tables, chaises, fauteuils. Rien de superflu, rien de figé. La maison devient un support, presque un squelette habitable, laissant à la vie le soin de s’y installer… ou de s’en retirer, comme elle l’a fait.


Dans la Casa Albero, de petites séries de marches ou l’escalier en colimaçon jouent un rôle discret mais essentiel. Ils permettent de relier les différents demi-paliers, assurant une transition fluide entre les modules et les niveaux de la maison.


Lui l’escalier en colimaçon intérieur ne mène pas directement à un niveau pleinement défini, mais débouche sur un demi-étage, espace de transition par excellence. Ce palier intermédiaire n’est ni tout à fait un étage, ni simplement un passage : il suspend le mouvement, invite à une pause, à un changement de perspective. Fidèle à l’esprit de la Casa Albero, ce demi-niveau brouille les hiérarchies classiques de l’habitat et renforce l’idée d’un parcours vertical fluide, fait de seuils plus que de frontières, où l’on circule autant par l’architecture que par l’intention.


Depuis le demi-palier, un accès discret mène aux toilettes, intégrées sans ostentation dans la logique fonctionnelle de la maison. Là encore, rien n’est laissé au hasard : l’ouverture donne directement sur la sphère extérieure, établissant un lien inattendu entre un espace intime et l’un des éléments les plus conceptuels du projet.

Ce rapport direct avec l’extérieur rappelle que, dans la Casa Albero, même les fonctions les plus ordinaires participent à l’expérience architecturale. Une manière élégante — et légèrement malicieuse — de rappeler que, ici, le quotidien dialogue en permanence avec l’expérimentation.


🌐 Sur Google Map



Découvrez d’autres architectures brutalistes, ces œuvres où le béton devient matière expressive, sculptant l’espace et les sensations.

🏝️ Ancienne Usine Cimel

🏝️ Ancienne Usine Cimel

ladmin Fév 7, 2022 2 min read

L’ancienne usine Cimel, située à Porto Torres en Sardaigne, est un lieu fascinant qui se distingue par son architecture audacieuse et résolument moderne. Construite en 1969 sous la direction de l’architecte Aldo Luigi Rizzo, elle illustre une vision novatrice de…

La coupole de Dante Bini

La coupole de Dante Bini

ladmin Mai 6, 2018 4 min read

Chef-d’œuvre architectural laissé à l’abandon, la grande coupole conçue par l’architecte italien Dante Bini dans les années 1970 est un site emblématique pour les amateurs d’urbex. Située dans la région de Costa Paradiso, cette structure expérimentale en béton armé, bâtie…

Villa Gontero Italia

Villa Gontero Italia

ladmin Avr 13, 2014 4 min read

Monument architectural au cœur du paysage piémontais, la Villa Gontero se dresse près de Turin comme une œuvre à la fois audacieuse et expérimentale. Conçue entre 1969 et 1971 par l’architecte Carlo Graffi pour l’entrepreneur Riccardo Gontero, propriétaire d’une entreprise…

Déambulation dans la Maladrerie

Déambulation dans la Maladrerie

ladmin Nov 13, 2011 8 min read

Nous sommes à Paris depuis le 10 novembre 2011.Paris que l’on arpente lentement, que l’on contemple, que l’on absorbe. Un Paris où l’on s’instruit et où l’on s’évade — presque par défi — sans jamais sortir le portefeuille. Nous étions…

La Villa Caffetto

La Villa Caffetto

ladmin Juin 4, 2010 3 min read

Un grand merci à la famille Caffetto pour avoir ouvert au public ce véritable joyau architectural et artistique. La visite, guidée par des membres de la famille eux-mêmes, se révèle particulièrement captivante : leurs récits donnent chair aux espaces et…

The La Serra Complex

The La Serra Complex

ladmin Mai 1, 2009 3 min read

Une atmosphère de fin du monde. Quand on arrive a proximité, le bâtiment intrigue, posé dans un environnement banal, presque administratif, il ressemble à un vaisseau échoué, un assemblage rigide de béton, d’acier et de modules aux formes géométriques franches.…