*Spibec,  Narbonne

Street Art Rue Niquet Narbonne

Ce qui suit n’est que mon interprétation. Le street art ne fournit jamais de mode d’emploi ; il pose des signes, des fragments, et laisse au passant le soin de les relier. Rue Niquet, à Narbonne, un collage m’a pourtant retenu plus longtemps que d’ordinaire.

Sur un mur discret apparaît un visage immédiatement identifiable : celui du maréchal Pétain, réduit à une caricature, presque figée dans une expression hors du temps. Le képi, les traits vieillis, l’ironie sèche de l’inscription « Mister P ». Sur la joue, comme une balafre, deux mots sans détour : FAST ORDIE. Le slogan détourne manifestement l’expression anglaise « fast or die » — avancer ou disparaître — et la transforme en message abrupt, presque inconfortable.

Dans ma lecture, ce collage ne parle pas seulement d’un homme, mais de ce qu’il continue de symboliser : l’autoritarisme, la collaboration, la soumission, et la tentation de se réfugier dans un passé idéalisé ou blanchit. À une époque où certains discours politiques relativisent, récupèrent ou minimisent des héritages lourds de violence, ce type d’intervention agit comme un frottement : il ne cherche pas à convaincre, mais à poser une tension, à provoquer le questionnement.

Ce qui m’interroge peut-être le plus, c’est le lieu. Narbonne, ville calme, paisible, loin des grandes métropoles de street art ou des foyers militants. Et surtout cette rue Niquet, dont le nom, par sa seule sonorité, crée un léger trouble. La coïncidence ou l’intention importe peu : le street art fonctionne aussi par ces collisions involontaires, par les résonances entre un mur, un nom et une image.

Je n’ai pas obtenu de réponse définitive. Je regarde toujours les murs et les noms de rues, et pourtant, ce collage m’a forcé à m’arrêter, à réfléchir, à me mettre à la place de l’artiste, à imaginer son geste, son urgence, sa colère ou son ironie. C’est là que le street art atteint sa puissance : non pas dans la décoration, mais dans la mise en dialogue, dans la confrontation silencieuse entre l’œuvre et le passant.


La rue Niquet de Narbonne rend hommage à Jean-Baptiste Niquet (parfois cité comme Joseph Niquet selon les sources locales), personnage notable narbonnais du XIXᵉ siècle, lié à la vie municipale et administrative de la ville. Il fut conseiller municipal / notable local, et la rue a été baptisée ainsi pour saluer son engagement dans la cité.


Explication: On peut en penser plusieurs choses, et aucune n’est anodine.

1. Le choix du nom n’est pas neutre

Pétain n’est pas un personnage historique « comme un autre ». En France, il incarne à la fois :

  • le héros de Verdun (1916),
  • et surtout le chef du régime de Vichy, la collaboration, les lois antisémites, la déportation.

Aujourd’hui, dans l’espace public, le nom Pétain est indissociable de Vichy. L’utiliser, même de façon allusive (« Mister P… »), relève donc d’un geste politique ou idéologique, ou à minima d’une provocation consciente.

2. L’ambiguïté est probablement volontaire

Le fait de :

  • ne pas écrire le nom en entier,
  • utiliser un surnom (« Mister »),
  • passer par un visage stylisé,

relève d’un procédé classique de contournement :

je suggère, mais je peux toujours dire que ce n’est pas ça.

C’est une stratégie fréquente dans le street art polémique : rester dans une zone grise entre référence historique, provocation et déni plausible.

3. Contexte + lieu = message renforcé

Dans une rue Niquet, à Narbonne :

  • le jeu sur les mots,
  • l’humour noir,
  • la provocation locale,

peuvent masquer le fond. Mais le fond reste là : afficher Pétain dans l’espace public, aujourd’hui, ce n’est jamais innocent.

4. Art, provocation ou apologie ?

Tout dépend de l’intention réelle et du traitement visuel :

  • Critique / satire → le visage est-il caricatural, dégradé, inquiétant ?
  • Provocation vide → choc sans message clair
  • Clin d’œil idéologique → là, on entre dans quelque chose de beaucoup plus problématique

Sans éléments critiques explicites, le doute profite rarement à l’auteur.

5. Ce qu’on peut raisonnablement en penser

On peut dire, sans excès :

  • que c’est au minimum une provocation lourde,
  • que c’est maladroit si c’est censé être de l’humour,
  • que c’est troublant si aucune distance critique n’est visible.

Et que, dans le contexte français actuel, jouer avec Pétain n’est jamais un jeu innocent.

6. « FAST ORDIE » sur la joue

👉 Ici, on sort clairement du flou : c’est du street art politique, satirique et volontairement brutal.

Fast Ordie n’est ni un nom propre, ni un collectif.
C’est un slogan. Une déformation volontairement crasse de :

“Fast or die”avance vite ou crève

devenu “Fast Ordie” pour sonner :

  • plus sale
  • plus punk
  • plus trottoir que slogan publicitaire

Associé à Pétain, le message devient limpide

Il ne s’agit pas d’une glorification, mais d’un renversement violent du symbole :

  • dénonciation d’une figure réactionnaire
  • rejet de l’ordre moral et de la nostalgie autoritaire
  • critique frontale de ceux qui regardent en arrière pendant que le monde avance (ou s’effondre)

Autrement dit : l’histoire n’attend pas.
Et ceux qui s’y accrochent par le mauvais bout finissent écrasés par elle.

Et le lieu n’est pas innocent

  • Rue Niquet : un nom déjà chargé de second degré, parfait pour le détournement
  • Narbonne : ville calme → contraste volontaire
  • Le sticker : rapide à poser, rapide à disparaître — cohérent avec le message ça surgit, ça frappe, ça s’efface… mais ça reste en tête

En résumé

🧠 Fast Ordie, ici, c’est :

  • un slogan antifasciste / antiréactionnaire
  • une provocation visuelle assumée
  • du street art qui n’explique rien, mais oblige à se positionner

Un petit collage.
Une grande claque symbolique.

Et posé là, presque discrètement, comme pour murmurer — ou prévenir :
l’Histoire regarde… et elle juge.


Faut-il le retirer, le recouvrir, ou le laisser ?

Tout est là. La liberté d’expression est essentielle : elle nous permet d’avancer, de confronter les idées, de faire surgir ce qui dérange. Mais jusqu’où ?
À qui appartient le jugement : à l’artiste, au passant, ou au temps qui recomposera inévitablement la mémoire et l’histoire à sa manière ?
Peut-être que la véritable leçon du street art est là : aucune œuvre, aucun mur, aucune mémoire n’est jamais figée.
Tout est en mouvement, en dialogue. Ce qui nous semble insupportable ou dérangeant aujourd’hui peut devenir demain un point de départ pour réfléchir, discuter et repenser nos valeurs.
Et peut-être que, dans ce questionnement, ce petit visage collé rue Niquet continuera de nous regarder et de nous interroger longtemps après que nous l’ayons quitté.


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