Sardaigne du Sud

Sur la route des mines d’Arbus Sardaigne du Sud

Sur la route qui mène à la plage des Piscinas, là où les dunes glissent lentement vers la mer et où la rivière Rouge trace ses reflets d’oxyde, certains arrêts s’imposent sans prévenir.
On est en voiture, lancés vers la côte. La destination du jour, c’est Piscinas. Mais très vite, la route en décide autrement.

Notre premier arrêt : la Miniera di Montevecchio.
Ici, on ne parle plus d’un site isolé, mais d’un véritable monde. Montevecchio, c’est une ville minière à ciel ouvert. Elle témoigne du travail dans les mines à travers ses entrepôts, ses laveries, ses puits, les maisons des mineurs et des employés, jusqu’au Palais de la Direction.


Les infrastructures sont vastes, presque impressionnantes, comme si l’on avait figé une époque entière. Tout semble raconter l’organisation millimétrée de l’exploitation, la hiérarchie, les rythmes imposés par la mine.

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Après avoir exploré toute la zone, nous avançons rapidement le long de la route provinciale.


Nous arrivons Laveria La Marmora (Cantiere di Telle)

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Après quelques photos direction Pozzo Amsicora, aussi appelé mine de Telle, la route cesse d’être une simple liaison. Elle devient un fil conducteur.

Le site est fermé. Officiellement, on passe devant. Officieusement… on ralentit, on observe, et parfois on s’arrête quand même. Car ici, quelque chose retient.

Le Pozzo Amsicora n’est pas une simple friche industrielle. C’est un lieu suspendu. Les murs tiennent encore debout comme par fidélité, les structures métalliques rouillées dessinent une carcasse presque vivante. Le silence y est dense, presque palpable.

En avançant, l’imagination fait son œuvre. Les machines reprennent vie dans un grondement sourd. Les câbles vibrent, les ascenseurs replongent dans les entrailles de la terre. On devine les gestes précis, la fatigue, les regards concentrés. Des hommes descendaient ici chaque jour, à des centaines de mètres sous terre, pour extraire un minerai vital pour toute une région.

C’est un monument discret, sans plaque ni mise en scène. Un hommage brut aux mineurs sardes. Un lieu où l’on marche doucement, presque instinctivement.


Après Pozzo Amsicora, chaque virage semble raconter une suite logique.
On quitte l’axe principal, happés par une piste plus discrète qui s’enfonce dans les collines. Le paysage se resserre, la végétation gagne du terrain, mais les traces humaines, elles, persistent. Un rail oublié, une pierre taillée, une entaille dans la roche… Rien de spectaculaire, et pourtant tout parle.
On ne visite plus vraiment. On devine.

Montevecchio donnait l’ampleur, presque écrasante, avec ses bâtiments, ses infrastructures, sa logique industrielle assumée.
Amsicora, elle, faisait ressentir. Plus intime, plus rugueuse, elle rapprochait de la matière, du travail, de l’effort.


Et maintenant, Casargiu.

Ici, tout semble en retrait. Comme si la mine avait commencé à se taire.

Le chantier apparaît sans mise en scène. Quelques bâtiments, des structures dispersées, un ruisseau qui traverse tranquillement le site. Rien ne cherche à impressionner. Et pourtant, l’endroit retient. On avance entre les vestiges, avec cette sensation étrange d’être arrivé après tout le monde.

Un peu plus loin, en s’éloignant du cœur du chantier, le Pozzo Fais se laisse découvrir. Plus isolé, presque à l’écart, il garde une présence singulière. Les structures métalliques tiennent encore debout, les câbles, les volumes, tout évoque une activité précise, organisée… mais arrêtée net.

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Autour, le silence est différent. Moins lourd qu’à Amsicora, moins imposant qu’à Montevecchio. Ici, il y a comme une forme d’effacement progressif.
On distingue encore la salle des machines, massive, avec ses tambours figés qui enroulaient autrefois des kilomètres de câbles.

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À l’extérieur, quelques wagonnets semblent avoir été abandonnés en plein geste, comme si le temps avait été coupé net.


Le tunnel, lui, une ouverture fermée, une profondeur suggérée.

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On s’arrête un moment. Pas longtemps. Juste assez.
Puis la route reprend.


Mais ici, l’eau aussi raconte quelque chose.
Une fuite s’échappe des galeries situées au niveau de la route. Une eau chargée, née des entrailles de la mine, qui trouve son chemin sans bruit. Elle rejoint le Rio Irvi, en contrebas, et en modifie profondément la nature.


Mais aussi des bâtiments


Ce n’est plus un simple cours d’eau. Ses caractéristiques hydrochimiques et hydrologiques sont transformées.

Le long de son lit, des phénomènes minéralogiques et géochimiques apparaissent, parfois rares, presque inattendus, comme si la roche continuait à travailler bien après l’arrêt des machines.

Le Rio Irvi poursuit sa course sur plusieurs kilomètres, environ six, avant de rejoindre le Rio Piscinas. Là encore, les eaux traversent d’anciennes zones minières, se chargent, se mêlent, et poursuivent leur descente jusqu’à la mer.


En quittant Casargiu, quelque chose s’éclaircit peu à peu. Comme si tous les fragments aperçus jusque-là cherchaient à s’assembler. La vallée s’ouvre, les lignes deviennent plus lisibles, et Ingurtosu apparaît presque naturellement.

Ici, la mine ne se cache plus. Elle s’organise.Les bâtiments sont là, posés avec une logique presque évidente. On distingue les anciennes habitations, les structures industrielles, les alignements qui dessinent une véritable implantation humaine. Ce n’est plus une succession de vestiges, mais un ensemble cohérent, pensé, structuré.

Les bâtiments sont là, posés avec une logique presque évidente. On distingue les anciennes habitations, les structures industrielles, les alignements qui dessinent une véritable implantation humaine. Ce n’est plus une succession de vestiges, mais un ensemble cohérent, pensé, structuré.

Ingurtosu, c’est l’endroit où tout s’explique.

Puis vient le village restauré.La visite se fait librement, sans parcours imposé, en flânant entre les bâtiments et les espaces d’exposition. On passe d’une pièce à l’autre comme on tournerait les pages d’un carnet retrouvé.

Un musée multimédia vient éclairer ce que les ruines seules suggèrent. Les images, les témoignages, les archives redonnent de la voix à ces murs silencieux. On y découvre les conditions de travail, l’organisation de la mine, mais aussi la vie autour, les familles, les gestes du quotidien, les espoirs accrochés à ce monde souterrain.

Peu à peu, le lieu reprend de l’épaisseur.

Ce qui n’était qu’un décor devient une histoire habitée. Les distances se réduisent. On ne regarde plus seulement, on comprend.

Et en sortant, le regard change encore une fois. Les bâtiments que l’on traverse ensuite ne sont plus tout à fait les mêmes. Ils portent désormais quelque chose de plus précis, de plus humain.

La route peut continuer.


Et puis, presque sans transition, le décor bascule. La Miniera di Naracauli, et sa Laveria Brassey.
Ici, la mine ne s’enfonce plus dans la terre. Elle s’étale. Elle s’organise en terrasses, en murs, en plans inclinés qui descendent vers la vallée. La laverie apparaît comme une architecture posée à flanc de colline, presque fragile malgré ses dimensions.
Construite pour traiter le minerai extrait des environs, la Laveria Brassey fonctionnait comme un immense filtre. On y séparait la roche de ce qu’elle contenait de précieux, dans un ballet d’eau, de gravité et de machines. Aujourd’hui, tout est à l’arrêt…


Puis la route descend, le paysage s’ouvre encore davantage… et au loin, la plage di Piscinas.

Les dunes surgissent comme une mer figée, ondulant sous le vent. Elles avancent lentement, grain après grain. Le sable remplace la roche, la lumière devient plus douce, et le bruit disparaît presque complètement.

Et pourtant, la mine n’est jamais très loin.

Elle est là, dans la teinte de l’eau, dans ces reflets rougeâtres du Rio Piscinas. Elle est là aussi dans les ruines éparses, comme des souvenirs qui refusent de disparaître.

À l’arrivée, sur la plage de Piscinas, ce flux invisible transporte encore une mémoire lourde : zinc, cadmium, plomb, nickel, cobalt… autant de traces discrètes d’un passé industriel qui ne s’est jamais totalement dissipé.

On s’arrête.
Le vent passe, efface les traces.


Les dunes, immenses, presque irréelles. La rivière Rouge, elle, continue de couler, chargée des traces de ce passé minier.
On arrive face à la mer avec un regard transformé. Comme si le paysage, soudain, avait gagné en profondeur.

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