Street Art Sardaigne

🏝️ Les murales d’Ottana

Ottana, traditions masquées au cœur de la vallée du Tirso

Nichée dans la vallée fertile du fleuve Tirso, dans la partie ouest de la Province de Nuoro, Ottana est un village qui plonge ses visiteurs dans l’âme la plus ancienne de la Sardaigne. Fondée à l’époque de la civilisation nuragique, la localité est entourée de vestiges préhistoriques : domus de janas, nuraghes et tombes de géants, qui témoignent d’une présence humaine plusieurs millénaires avant notre ère.


Murales et mémoire visuelle
Ces masques ancestraux ne se révèlent pas seulement lors du carnaval : on les retrouve aussi dans les murales d’Ottana. Peu nombreuses, elles se concentrent surtout dans la Via Libertà et ses alentours, représentant les scènes du carnaval et immortalisant ces figures à la fois inquiétantes et fascinantes.

Mais si Ottana est connue dans toute l’île, c’est avant tout pour son carnaval, l’un des plus fascinants et authentiques de Sardaigne, au même titre que celui de Mamoiada. Chaque année, les figures masquées des Merdùles, Boes, Porcos, Molentes et Crapolos défilent dans les rues, perpétuant une tradition ancestrale à la fois mystérieuse et spectaculaire.


Les masques : une cosmogonie pastorale

Sos Merdùles – les hommes de la fatigue
Les Sos Merdùles représentent les paysans. Vêtus de fourrures claires ou sombres, parfois de costumes traditionnels, ils portent des masques de bois aux traits déformés, marqués par la lassitude. Courbés, lents, misérables, ils avancent avec une besace de cuir contenant du pain et une petite bourse.
D’une main, ils tiennent les rênes des bœufs ; de l’autre, un bâton servant autant d’appui que de moyen de défense. Ils parlent, se plaignent, préviennent la foule : « Fuyez, les bœufs arrivent, c’est dangereux ! » L’homme tente de maîtriser la nature, mais sans jamais y parvenir totalement.
Parfois, le Merdùle est travesti en femme, figure de la veuve contrainte de travailler seule, soulignant la dureté sociale du monde rural.


Sos Boes – la force indocile
Les Sos Boes sont les bœufs. Revêtus de peaux de mouton ou de vêtements anciens, ils portent une ceinture de cuir chargée de cloches tonitruantes (sonazas). Leurs masques de bois sculpté, ornés de cornes, donnent à la figure une présence imposante.
Ils avancent par bonds, se rebellent, se cabrent, sèment volontairement le désordre.
▲Les Boes incarnent la force de travail, indispensable mais dangereuse, jamais totalement soumise.


Sos Porcos et Sos Molentes – abondance et labeur
Les Sos Porcos (cochons) et Sos Molentes (ânes) sont moins nombreux mais essentiels.
▲Le cochon, animal nourricier et sacrificiel, est accompagné d’une panastra, une natte de jonc sur laquelle tètent les porcelets : image directe de la survie et de la reproduction.

▲L’âne, lui, incarne la traction, le poids, l’effort, le temps long du travail agricole.


Crapolos / Su Crappolu – l’instinct sauvage
Moins fréquents mais hautement symboliques, les Crapolos (ou Su Crappolu, souvent assimilé au chevreuil ou au bouc) représentent la part indomptée :

  • fertilité,
  • énergie sexuelle,
  • lien avec la forêt et la montagne,
  • chaos nécessaire au renouveau.

Ils introduisent une dimension archaïque et préchrétienne. Sans eux, le carnaval serait un récit du travail. Avec eux, il devient un récit de la vie dans son excès et sa violence fertile.


Sa Filonzana – le temps et la mort
Figure saisissante, Sa Filonzana est un homme déguisé en vieille femme, vêtue de noir. Elle file la laine avec un fuseau et prédit l’avenir selon la qualité du vin offert. Aujourd’hui, elle porte aussi des ciseaux : comme la Parque ou la Faucheuse, elle peut couper le fil de la vie.
Elle rappelle que tout cycle de fécondité est indissociable de la mort.


Mascara Serias – le monde à l’envers
Enfin, les Mascara Serias, habillés de vêtements hétéroclites, draps ou tapis, sautent et dansent. Ils incarnent l’esprit goliardique, l’inversion des rôles, le désordre joyeux qui précède le retour à l’ordre.


Le temps du carnaval
Le carnaval d’Ottana se déroule sur trois jours, du cinquantième jour au mardi précédant le mercredi des Cendres. Il commence dans la nuit du 16 janvier, lors de la fête de saint Antoine l’Abbé, autour des grands feux rituels.
La bénédiction du feu marque l’entrée dans un temps à part, où sacré chrétien et rituels anciens cohabitent sans jamais vraiment se confondre.


Sons, rythmes et transes
La musique est essentielle. La plaque de cuivre s’Afafuente, frappée avec une grande clé, donne le rythme du Ballu de s’Afafuente, danse ancestrale d’Ottana. D’autres instruments, comme s’òrriu (cylindre de liège à la sonorité rauque) ou le pipiolu, produisent des sons destinés à troubler, effrayer, désorienter.Le carnaval ne cherche pas l’harmonie : il cherche l’impact.

Ces personnages incarnent un théâtre populaire où se jouent les grands thèmes de la vie pastorale : la force de la nature, la domination de l’homme, le chaos et l’ordre, l’abondance et le manque.


À ne pas manquer à Ottana

  • Les ateliers de fabrication de masques, où les artisans sculptent encore à la main ces visages en bois, perpétuant une tradition qui allie art et rituel.
  • La splendide Chiesa Romanica di San Nicola (XIIᵉ siècle), chef-d’œuvre en basalte sombre et pierre claire, qui domine le cœur du village.