Aubervilliers

Déambulation dans la Maladrerie

Nous sommes à Paris depuis le 10 novembre 2011.
Paris que l’on arpente lentement, que l’on contemple, que l’on absorbe. Un Paris où l’on s’instruit et où l’on s’évade — presque par défi — sans jamais sortir le portefeuille. Nous étions partis à la rencontre d’un Paris 100 % gratuit, celui des musées ouverts à tous, des jardins publics, des longues déambulations sans but précis.

Et puis, en flânant au Jardin du Luxembourg, sous cette lumière basse de novembre qui adoucit les angles sans jamais effacer les lignes, un souvenir s’est imposé.
Un nom.
La Maladrerie.

Un nom qui sent le Moyen Âge.
Et pas seulement l’odeur du métro.

Le terme ne renvoie ni à une pathologie urbaine contemporaine ni à un vieux film d’horreur social. Il désigne une ancienne léproserie, implantée ici au Moyen Âge, à l’écart de Paris, hors les murs. On y isolait les malades, car on ne soignait pas encore, on éloignait. La léproserie a disparu au XIVᵉ siècle, mais le nom est resté, sédimenté dans le sol, transmis à la rue, puis au quartier.

Ce rappel brutal du passé n’est pas anodin.
À Aubervilliers, l’histoire ne se fait jamais discrète.


Retour en arrière — Aubervilliers, 1996–1998

Avant 2011, il y a les années 1996–1998.
À cette époque, j’y travaille. J’y circule. J’y vis presque.

Aubervilliers n’est pas un décor : c’est un territoire fonctionnel, dense, actif, parfois rugueux.

À cette époque, je m’étais aventuré dans ces rues en pleine effervescence. Je montais une entreprise de téléphonie mobile : combinés lourds, batteries limitées, ambitions infinies. Les bureaux improvisés dans des entrepôts ou des impasses, le rythme frénétique et la débrouille permanente… tout cela m’avait forgé. Mes bureaux et mon local étaient discrets, installés dans une impasse, coincés entre entrepôts, parkings et bâtiments sans signature.

Ces images de béton, de halls industriels et d’impasses labyrinthiques sont restées gravées, formant un fil invisible qui me relierait, quinze ans plus tard, à la Maladrerie.

À la même période, le quartier de la Haie-Coq devient un centre névralgique du commerce de gros et de demi-gros, à l’échelle internationale.
Dans le triangle formé par l’avenue Victor Hugo, la rue des Gardinoux et la rue de la Haie-Coq, s’installe une économie parallèle mais essentielle : vêtements, chaussures, maroquinerie, bijoux fantaisie. Environ 3 000 boutiques, tenues à près de 95 % par des commerçants originaires de Wenzhou, en Chine et donc chaque hall débordait de cartons, de palettes, de bruits et de langues étrangères.

Si Paris est la capitale de la haute couture, Aubervilliers en devient l’alter ego industriel, celui du milieu de gamme, du volume, du flux. Beaucoup de ces grossistes étaient auparavant installés à Paris — au Sentier, à Popincourt — avant d’être poussés dehors par les réaménagements urbains. Ici, ils trouvent l’espace : grands volumes, entrepôts adaptés, accès routiers.
Le quartier vit au rythme des livraisons, des cartons, des allées et venues incessantes. L’animation donne la température du secteur textile européen, bien plus sûrement que les vitrines des beaux quartiers.


Le loisir industriel : Kart’in

Et puis, au milieu de ce paysage productif, il y avait ce lieu inattendu mais parfaitement logique :
Kart’in, le complexe indoor de karting, 55 boulevard Félix Faure.

Un ancien entrepôt reconverti.
Béton, charpente métallique, volumes bruts. L’odeur de gomme chauffée, le vacarme des moteurs enfermés sous tôle, le sol marqué de traces noires. On y venait pour relâcher la pression, pour transformer l’énergie accumulée dans le travail en vitesse pure.
Ce karting n’était pas une anomalie.
Il était au contraire l’expression parfaite du quartier : fonction avant tout, usage immédiat, aucun souci de décor. Travail, commerce, loisir — tout coexistait dans une même logique utilitaire. Une esthétique involontairement brutaliste, faite de grands espaces, de matières nues et de contraintes assumées.


Le temps passe

Les années passent.
Les trajectoires se déplacent.
Paris change, moi aussi.

Et pourtant, certains lieux persistent. Ils restent en veille, enfouis sous d’autres souvenirs, prêts à ressurgir sans prévenir. Ce jour de novembre 2011, au Luxembourg, la Maladrerie s’est rappelée à moi non comme une curiosité architecturale, mais comme une évidence.


La Maladrerie — l’utopie en béton

Entre 1975 et le milieu des années 1980, l’architecte Renée Gailhoustet imagine ici un projet radical :
rompre avec les barres et les tours standardisées du logement social pour créer une utopie habitée.

La cité de la Maladrerie est un paysage construit :
logements imbriqués, circulations piétonnes, terrasses-jardins, patios, escaliers extérieurs, béton omniprésent mais jamais gratuit. Un béton pensé comme matière vivante, sculptée, habitée. Rien n’est aligné, rien n’est figé. Le quartier se parcourt plus qu’il ne se regarde.

C’est du brutalisme humaniste.
Dense mais poreux.
Massif mais généreux.

Classée patrimoine du XXᵉ siècle et reconnue comme architecture contemporaine remarquable en 2008, la Maladrerie est précisément saluée pour ce qu’elle n’est pas : un modèle standard.

En novembre 2011, revenir à la Maladrerie, ce n’est pas revenir en arrière.
C’est boucler une trajectoire.

En arrivant, ce qui frappe immédiatement, c’est la densité et la complexité du béton. Pas de barres ni de tours monotones, mais des volumes imbriqués, des escaliers qui se croisent, des passerelles suspendues, des terrasses qui s’étagent les unes sur les autres. Chaque angle, chaque façade, chaque balcon semble répondre à une logique propre, parfois déroutante.

Le brutalisme ici n’est pas froid. Le béton est exposé, massif, mais il est vivant. Il encadre les jardins, crée des patios, des chemins secrets et des espaces de rencontre. Les terrasses-jardins débordent de végétation, parfois sauvage, offrant des respirations au milieu de la masse construite.

On marche dans ce quartier comme on feuillette un livre : chaque escalier, chaque recoin raconte une histoire. Les cheminements piétons ne sont pas linéaires : ils invitent à tourner, à chercher, à se surprendre. Le quartier impose un rythme, qui n’est ni rapide ni facile, mais profondément humain.

Les détails qui marquent

  • Escaliers en béton brut : certains droits, d’autres en spirale, offrant des perspectives inattendues vers les terrasses.
  • Balcons et loggias : tous différents, certains recouverts de plantes, d’autres laissés nus.
  • Patios intérieurs : petites places où la lumière filtre différemment selon l’heure et la saison, créant des zones d’intimité au milieu de la densité.
  • Circulations suspendues : passerelles aériennes qui relient des blocs et créent un sentiment de verticalité et de flottement.

Chaque élément rappelle que l’architecture sert la vie, qu’elle est pensée pour les habitants, pas pour flatter le regard du passant. Ici, le béton n’est pas décoratif : il est outil social, outil poétique et pratique à la fois.


Retour sur soi et le temps

En marchant, je sens revenir les images de 1996–1998 : les halls de la Haie-Coq, les impasses industrielles, les bureaux improvisés. La densité, le bruit, le rythme effervescent de cette époque entrepreneuriale trouvent un écho dans cette architecture exigeante et généreuse.

Le béton absorbe la lumière basse de novembre, la grisaille, les feuilles mortes sur le sol. Les pas résonnent, les volumes encadrent le silence. Ce n’est pas un quartier que l’on traverse par hasard : il se découvre, se médite, se vit.


La Maladrerie, une utopie qui perdure

Ce qui frappe le plus, c’est la persistance de l’idée originelle : rompre avec le logement social standardisé, offrir un cadre complexe mais accueillant, créer des espaces de rencontre et de solitude, mélanger le brut et la nature. Renée Gailhoustet n’a pas cherché à plaire ; elle a cherché à habiter l’humain.

En 2011, la Maladrerie est toujours debout, intacte dans son audace. Elle relie mes souvenirs d’entrepreneur à Aubervilliers à ce moment de contemplation dans la lumière grise. Elle impose le respect, l’attention et le temps.

On ne revient jamais par hasard dans des lieux comme celui-ci. On y revient pour mesurer que certaines architectures, certaines idées et certains matériaux — le béton ici — continuent de tenir le monde debout, longtemps après que les hommes aient changé.


Et c’est sans doute pour cela que, quinze ans plus tard, en novembre 2011, il a suffi d’une promenade au Jardin du Luxembourg pour que ces images ressurgissent.
Un quartier en appelant un autre.
Le béton répondant au béton.



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