Indonésie : des peuples, des villages et des façons d’habiter le monde
Il y a des voyages où l’on collectionne les temples, les plages, les marchés et les paysages.
Et puis il y a ceux où, peu à peu, on commence à regarder les gens.
Comment vivent-ils ici ? Pourquoi construisent-ils leurs maisons de cette manière ? Pourquoi cette langue plutôt qu’une autre ? Pourquoi cette cérémonie ? Pourquoi cette organisation de la famille, du village ou de la communauté ?
C’est probablement ce que j’aime le plus en voyage.
J’aime les endroits où les hommes ont adapté leur vie à leur environnement plutôt que de commencer par adapter l’environnement à leur vie.
L’Indonésie est, pour cela, un terrain extraordinaire.
Avec ses milliers d’îles, ses montagnes, ses volcans, ses forêts, ses lacs, ses côtes et ses vallées, l’archipel abrite une incroyable diversité de peuples et de cultures. Mais cette diversité ne se résume pas à des costumes traditionnels ou à quelques maisons photographiées pour les touristes.
Elle se lit dans la manière d’habiter, de travailler, de croire, de transmettre et parfois même de défendre son identité.
Au fil de nos voyages en Indonésie, nous avons croisé plusieurs de ces histoires.
Pas toujours volontairement.
Parfois, c’est un village qui nous a intrigués. Parfois une coutume découverte presque par hasard. Parfois une rencontre ou une photo qui, des années plus tard, fait remonter une histoire que l’on avait laissée dormir dans un coin de la mémoire.
Alors plutôt que de dresser une encyclopédie des peuples d’Indonésie, voici quelques-unes de ces passerelles.
Les Mentawai, aux confins de Sumatra
Au large de Sumatra, les îles Mentawai ont longtemps conservé une identité culturelle très forte.
Chez les Mentawai, notamment sur l’île de Siberut, la forêt, la rivière et l’insularité ont profondément façonné les modes de vie.
Un monde qui semble loin des grandes villes de Sumatra et qui rappelle que l’Indonésie ne se résume pas à Java, Bali ou aux rives de ses grandes métropoles.
👉 [À la découverte des Mentawai]
Les Minangkabau, quand la société passe par les femmes
À l’ouest de Sumatra, chez les Minangkabau, la filiation et la transmission des biens suivent traditionnellement la lignée maternelle.
Ils sont musulmans, mais leur organisation sociale est profondément marquée par cette tradition matrilinéaire.
C’est une de ces situations qui obligent à abandonner rapidement nos catégories toutes faites.
Une société musulmane où la propriété familiale traditionnelle se transmet par les femmes : il fallait forcément aller voir de plus près.
Le lac Maninjau, dans cette partie de Sumatra, nous avait justement conduits au cœur de cet univers minangkabau.
👉 [Les Minangkabau, un peuple où l’héritage passe par les femmes]
Les Batak : un nom, plusieurs peuples
Autour du lac Toba, nous avons rencontré les Batak.
Mais « les Batak » ne constituent pas un bloc culturel uniforme. On distingue notamment les Toba, Karo, Simalungun, Pakpak ou Dairi, Angkola et Mandailing.
À Tomok, sur l’île de Samosir, ce sont les Batak Toba qui correspondent à notre rencontre géographique.
Le lac Toba est leur territoire historique et les villages traditionnels de Samosir permettent encore de comprendre une partie de cette culture.
👉 [Les Batak Toba de Samosir et du lac Toba]
Les Simalungun, défendre son identité jusque dans l’Église
Un peu plus à l’est, les Batak Simalungun racontent une autre histoire.
Ici, la question de l’identité a notamment traversé le monde religieux.
L’histoire de la Gereja Kristen Protestan Simalungun, la GKPS, est intimement liée à la volonté de préserver une identité propre : la langue simalungun, les coutumes, les formes de parenté, la musique, les vêtements et les pratiques culturelles.
Encore aujourd’hui, la GKPS revendique ce rôle de gardienne de l’identité simalungun. Elle continue notamment à utiliser la langue simalungun dans le culte et à intégrer des éléments culturels propres à cette communauté.
Ce qui est intéressant ici, c’est que la défense d’un peuple ne passe pas nécessairement par un territoire fermé ou une frontière.
Elle peut aussi passer par une langue, une église et la manière de transmettre une mémoire.
👉 [Les Simalungun, une identité à préserver]
Les Alas, dans les montagnes d’Aceh
Plus à l’ouest, dans la région d’Aceh, les Alas occupent notamment la vallée de l’Alas, autour de Kutacane.
Ils sont souvent rapprochés du monde batak sur le plan linguistique et historique, mais ils possèdent une identité propre et sont reconnus comme l’un des groupes ethniques d’Aceh.
Là encore, la géographie explique beaucoup.
Une vallée entourée de montagnes, des rizières, des forêts et le vaste ensemble du Gunung Leuser : le territoire n’est pas simplement le décor de leur histoire. Il participe à leur manière de vivre.
👉 [Les Alas, dans la vallée de l’Alas]
Woyla, quand le retour au village passe par une précaution collective
Dans la région d’Aceh, à Woyla, nous avions retenu une pratique communautaire assez étonnante.
Des jeunes partent étudier à l’extérieur puis, lorsqu’ils reviennent au village, passent un temps à l’écart avant de retrouver pleinement la communauté.
Peu importe finalement le nombre exact de jours.
Ce qui m’avait marqué, c’était l’idée elle-même : celui qui revient de l’extérieur peut aussi ramener avec lui quelque chose d’invisible, et la communauté a développé sa propre manière de gérer ce risque.
Une petite pratique, presque banale pour ceux qui la vivent, mais qui raconte énormément sur la façon dont un groupe protège son équilibre collectif.
👉 [Woyla, le retour au village]
Bali, quand le nouveau-né arrive avec quatre frères
À Bali, c’est une autre relation au vivant qui nous avait intrigués.
Dans certaines communautés balinaises, notamment à Bayung Gede, le placenta du nouveau-né, l’ari-ari, n’est pas considéré comme un simple déchet biologique.
Il fait partie des éléments associés à la naissance et reçoit un traitement rituel particulier.
À Bayung Gede, une tradition appelée Ari-Ari Megantung consiste notamment à placer le placenta dans une noix de coco avant de le suspendre dans un espace consacré.
Ce n’est donc pas le fœtus que l’on suspend dans l’arbre, mais bien le placenta.
Une nuance importante, surtout lorsque l’on raconte une coutume aussi particulière.
👉 [À Bali, le placenta suspendu dans les arbres]
Kampung Pelangi, quand un village change son image
Et puis il y a les endroits qui ne correspondent pas à un peuple.
Kampung Pelangi, à Semarang, sur l’île de Java, est de ceux-là.
À l’origine, c’était un quartier pauvre. En 2017, ses maisons et ses murs ont été repeints de couleurs éclatantes. Le quartier est devenu le fameux « village arc-en-ciel », rapidement relayé par les réseaux sociaux.
Mais derrière les couleurs, l’histoire est plus intéressante qu’une simple opération de peinture.
Il s’agissait aussi de changer le regard porté sur un quartier et de tenter d’améliorer les conditions de vie de ses habitants.
Et forcément, cela me parle.
Parce qu’ici encore, les habitants ont transformé leur environnement immédiat pour transformer l’image de leur lieu de vie.
J’avais d’ailleurs déjà raconté cette histoire, avec les autres villages arc-en-ciel de Java.
👉 [Kampung Pelangi et les villages arc-en-ciel d’Indonésie]
Une Indonésie à hauteur d’homme
Tous ces peuples, ces villages et ces pratiques sont évidemment très différents.
Un peuple insulaire de Sumatra n’a rien à voir avec une communauté des montagnes d’Aceh, avec les Batak du lac Toba ou avec un village de Java repeint aux couleurs de l’arc-en-ciel.
Et c’est justement ce qui m’intéresse.
Je ne cherche pas à savoir qui est « le plus traditionnel », ni à transformer ces communautés en curiosités exotiques.
Je cherche plutôt ce qu’elles racontent de notre rapport au monde.
Une famille qui transmet ses biens par les femmes.
Une communauté qui défend sa langue jusque dans son Église.
Un peuple qui vit dans une vallée entre forêt et montagne.
Un village qui protège son équilibre collectif.
Une tradition qui donne une place au placenta après la naissance.
Un quartier qui repeint ses maisons pour changer le regard porté sur lui.
Des histoires différentes, mais une même question derrière toutes les autres :
comment les hommes font-ils pour habiter un monde qui n’a pas été fabriqué pour eux ?
C’est peut-être cela que je cherche lorsque je marche, lorsque je photographie et lorsque je voyage.
Pas seulement des endroits à voir.
Des manières d’être au monde à comprendre.



