Pêcheurs de Chaktomuk
À Phnom Penh, il existe un endroit où deux des grands fleuves d’Asie du Sud-Est se rencontrent. Chaktomuk, communément appelé Riverside, désigne cette vaste confluence où le Mékong rejoint le Tonlé Sap, avant que les eaux ne poursuivent leur route vers le sud. C’est aujourd’hui l’un des lieux les plus animés et les plus fréquentés de la capitale cambodgienne.
Le long du quai Sisowath, les hôtels, restaurants, cafés et immeubles modernes ont progressivement transformé les berges. La promenade est devenue un espace très fréquenté, agréable pour les habitants comme pour les touristes. Mais derrière cette façade moderne subsiste une réalité beaucoup moins visible : celle de quelques familles qui continuent à vivre directement du fleuve.
Pendant des années, Chaktomuk a été le territoire de petites communautés de pêcheurs. Leurs embarcations étaient modestes, leurs installations précaires, mais le fleuve leur permettait de vivre. On y pêchait, on y vendait quelques poissons et surtout, on y vivait au rythme de l’eau.
La rénovation de la promenade piétonne du quai Sisowath a profondément bouleversé cet équilibre. Pour aménager et moderniser les berges, les petites embarcations de pêcheurs ont été contraintes de quitter leur emplacement et de se déplacer sur l’autre rive ou en amont de l’embouchure.
Pour le visiteur de passage, le changement est difficilement perceptible. Le quai est plus propre, plus agréable et mieux aménagé. Phnom Penh gagne un nouvel espace public et renforce son attractivité touristique. Mais pour les pêcheurs, cette modernisation a eu un prix : celui de perdre leur place sur la rive.
Ils ont également perdu la possibilité de débarquer et de vendre facilement leurs prises depuis le quai. Une activité qui pouvait sembler insignifiante aux yeux des passants constituait pourtant une ressource importante pour ces familles.
Aujourd’hui, la pêche est devenue avant tout une activité de subsistance. Les prises sont souvent modestes et servent d’abord à nourrir la famille. Lorsque la pêche est un peu meilleure, une partie du surplus peut être vendue sur les marchés locaux ou à quelques restaurants. Mais les occasions de vendre sont irrégulières et les revenus restent faibles.
C’est dans cet univers que j’ai passé deux jours.


La vie du pêcheur commence alors que Phnom Penh s’endort.
Vers 20 heures, les embarcations quittent la rive. À cette heure-là, les lumières de la ville se reflètent encore sur l’eau et le bruit de la circulation parvient jusque sur le fleuve. Puis, à mesure que la nuit avance, Phnom Penh disparaît dans l’obscurité.
Pendant plusieurs heures, les pêcheurs travaillent avec un simple filet. Ils connaissent les mouvements de l’eau, les endroits où poser leurs filets et les moments où il faut attendre. La pêche se poursuit jusqu’à environ cinq heures du matin.
Parmi les poissons capturés figurent principalement le Cyclocheilos enoplos et le barbeau javanais.
Mais derrière cette apparente simplicité se cache une économie extrêmement fragile. Certains jours, les prises sont si faibles qu’elles ne permettent même pas de couvrir le prix de l’essence consommée par l’embarcation. Travailler toute une nuit peut alors ne rapporter que quelques poissons et laisser le pêcheur avec à peine de quoi recommencer le lendemain.
Nimith fait partie de ces pêcheurs.
Comme beaucoup d’autres, il vend une partie de ses prises sur les marchés locaux lorsque la pêche le permet. Mais la baisse des rendements a considérablement réduit ses revenus.
Son véritable espoir est ailleurs. Il voudrait pouvoir installer sa famille sur la terre ferme et offrir à son enfant une vie plus stable. Il ne souhaite pas que celui-ci devienne pêcheur à son tour. Pour Nimith, l’éducation est la meilleure possibilité de lui ouvrir une autre voie et, peut-être, de permettre un jour à toute la famille de quitter définitivement le fleuve.
Car leur vie est d’une précarité difficile à imaginer.
Ils vivent au bord de l’eau, directement entre leurs embarcations. Quelques toiles tendues entre les bateaux constituent leur abri. Pas de véritable maison, pas de murs, presque rien qui puisse les protéger des intempéries ou garantir une quelconque stabilité. Les bateaux sont à la fois leur lieu de travail, leur moyen de déplacement et, en quelque sorte, leur habitation.
Et pourtant, c’est là que j’ai découvert une autre réalité.
Malgré leurs conditions de vie et la pauvreté qui les entoure, j’ai été accueilli avec une générosité qui m’a profondément marqué. Pendant ces deux jours, j’ai partagé leurs repas et ils m’ont même offert la possibilité de me reposer dans l’un des bateaux.

Il y avait quelque chose de paradoxal dans cette situation : ceux qui possèdent si peu trouvaient encore le moyen de partager ce qu’ils avaient.
La nuit, lorsque la pêche s’arrêtait quelques instants, le bateau devenait un lieu de repos. À quelques mètres seulement, Phnom Penh poursuivait sa vie nocturne, ses lumières, ses restaurants et ses hôtels. Ici, tout était réduit à l’essentiel : quelques embarcations, des filets, des toiles tendues, quelques ustensiles et le fleuve.
Mais même cette vie précaire reste menacée.
Nimith raconte que les autorités les ont déjà contraints à se déplacer par le passé. Il craint que de nouvelles évictions puissent avoir lieu, sans savoir précisément quand elles pourraient intervenir. Cette incertitude pèse sur ces familles qui ne disposent d’aucune véritable solution de repli.
Pour elles, être déplacées ne signifie pas simplement changer d’adresse. Cela signifie perdre leur accès au fleuve, donc leur travail, leur nourriture et une partie essentielle de leur mode de vie.






À Phnom Penh, deux mondes se côtoient ainsi à quelques centaines de mètres l’un de l’autre.
D’un côté, une capitale qui se modernise, aménage ses quais, accueille les touristes et transforme ses berges.
De l’autre, des familles qui vivent encore au rythme du Mékong et du Tonlé Sap, dans des conditions que la modernisation de la ville semble peu à peu rendre incompatibles avec leur existence.





Pendant ces deux jours passés avec eux, j’ai surtout été frappé par le décalage entre ce qu’ils possèdent et ce qu’ils donnent.
Ils vivent dans une extrême précarité, entre quelques barques et des toiles tendues au-dessus de l’eau. Leur avenir est incertain, leurs revenus parfois dérisoires et leur présence sur le fleuve elle-même menacée. Pourtant, ils m’ont accueilli naturellement, m’ont fait partager leurs repas et m’ont proposé de me reposer dans leur bateau.

Je suis arrivé comme un observateur. Je suis reparti avec le sentiment d’avoir, pendant un court moment, partagé un peu de leur quotidien.
La nuit, lorsque nous étions sur l’eau, les lumières de Phnom Penh se reflétaient autour de nous. À quelques centaines de mètres, la ville moderne vivait, brillante et animée. Ici, dans le silence du fleuve, il ne restait que les filets, les barques et ces quelques toiles qui leur servent d’abri.
Je garde de ces deux jours une image qui résume peut-être mieux leur situation que tous les chiffres : des hommes qui ont presque tout perdu de ce qui leur permettait de vivre sur les berges, mais qui trouvent encore la force de partager le peu qu’ils ont.
Et en quittant le fleuve, je me suis demandé ce qu’il restera de cette communauté lorsque la modernisation de Phnom Penh aura définitivement gagné les deux rives.
Peut-être seulement quelques souvenirs, quelques photographies… et le bruit des filets que l’on remonte encore, la nuit, dans les eaux de Chaktomuk.

















