La rue 93 – Phnom Penh Cambodge
Quand un projet immobilier échoue, la ville reprend parfois ses droits.
À Phnom Penh, il existe des endroits où l’on ne s’attend pas forcément à trouver du street art. La rue 93, dans le quartier de Boeung Kak, en fait partie.
Et pourtant, en avançant dans ses petites rues, les murs racontent une autre histoire. Des fresques apparaissent ici et là, parfois monumentales, parfois presque dissimulées derrière une porte, un commerce ou une habitation. Il faut regarder partout, et parfois revenir sur ses pas pour découvrir une œuvre passée inaperçue quelques minutes plus tôt.

Mais avant de devenir une sorte de galerie d’art à ciel ouvert, ce quartier avait une tout autre destinée.
Un quartier condamné par l’immobilier
À partir de 2008, le secteur de Boeung Kak est devenu l’un des symboles des grands projets immobiliers de Phnom Penh.
Un vaste plan d’eau a été remblayé avec du sable provenant notamment du Mékong afin de permettre la réalisation d’un important complexe immobilier. Le projet devait profondément transformer le quartier.

Pour les habitants, cette transformation signifiait surtout les expulsions et la disparition progressive de leur environnement. Les protestations se sont multipliées et certaines manifestations ont été durement réprimées.
Puis le grand projet immobilier s’est enlisé.
Mais l’histoire ne s’est pas déroulée comme prévu. Le lac avait bien été comblé, les habitants progressivement chassés et une immense réserve foncière créée. Pourtant, le grand complexe immobilier promis ne sortit pas de terre comme annoncé.

Pendant plusieurs années, une partie de ces terrains resta largement sous-exploitée, quadrillée de sable, de chemins et de parcelles vides. Le projet qui devait transformer Boeung Kak en nouveau quartier moderne avait créé un paysage presque irréel : un lac avait disparu, mais la ville nouvelle, elle, se faisait attendre.
Et c’est là que l’histoire devient intéressante.

Car pendant que les promoteurs semblaient perdre la main, les habitants, eux, n’avaient pas disparu.

Peu à peu, la vie est revenue dans ces espaces. Les rues ont retrouvé leurs habitants, leurs commerces, leurs enfants, leurs chiens, leurs motos… et leurs murs.



Quand les murs deviennent des toiles
Je ne sais plus exactement à quel moment le street art s’est installé dans la rue 93, mais ce qui est certain, c’est qu’il y a trouvé un terrain particulièrement favorable.
Il se raconte que deux femmes auraient notamment contribué à cette transformation en ouvrant un café français, Simone’s Bistro and Art. L’idée était de faire de ce secteur un lieu artistique en invitant des artistes cambodgiens et étrangers à intervenir sur les murs.
Le café a depuis changé de propriétaire, et son histoire appartient peut-être déjà au passé. Mais les peintures, elles, sont restées.
C’est finalement ce qui me plaît le plus dans cette rue.
Le street art n’y semble pas avoir été posé comme un décor destiné aux touristes. Il s’est installé dans un quartier vivant, sur des murs ordinaires, au milieu des maisons et des petites rues.

Phnom Penh a longtemps entretenu une relation compliquée avec les peintures murales. Avant 2017, de nombreuses œuvres étaient régulièrement recouvertes de chaux ou effacées. Puis les choses ont commencé à évoluer.
En 2017, deux artistes français installés au Cambodge, Théo Vallier et Chifumi, ont contribué à la création du Cambodia Urban Art, donnant davantage de visibilité à cette scène artistique. Chaque année, des artistes cambodgiens et internationaux sont invités à intervenir dans différents lieux de Phnom Penh.
Peu à peu, les artistes cambodgiens ont eux aussi pris leur place sur les murs de la capitale.
Une galerie à ciel ouvert
Dans la rue 93, il faut donc se promener lentement.
Ici, pas de musée, pas de plan, pas de parcours parfaitement balisé.
Il faut lever les yeux, regarder derrière une façade, au détour d’une ruelle, sur le mur d’une maison ou d’un ancien commerce.
Certaines œuvres sont signées par des artistes locaux, d’autres par des artistes connus bien au-delà du Cambodge, comme Alex Face ou Anthea Missy.
Le résultat est assez étonnant : un quartier marqué par une histoire immobilière et sociale particulièrement mouvementée s’est transformé en galerie d’art à ciel ouvert.

Et finalement, c’est peut-être cela que j’ai aimé dans la rue 93.
On voulait transformer complètement cet endroit.
On voulait y construire autre chose.
Le projet n’a pas donné le résultat espéré.
Alors, pendant que les grues et les promoteurs disparaissaient, les habitants et les artistes ont, eux, continué à faire vivre le quartier.

Les murs ont parlé à leur manière.
Comment trouver la rue 93 ?
Pour découvrir le street art de la rue 93 à Boeung Kak, repérez la mosquée du quartier. Lorsqu’elle est devant vous, prenez la rue sur la gauche.
Les premières peintures ne devraient alors pas tarder à apparaître.
Et surtout, ne vous contentez pas d’un seul passage.
Dans la rue 93, une œuvre peut très bien vous attendre là où vous venez de passer sans que vous l’ayez remarquée.

























































