"En Vrac",  Artistes,  Narbonne

Sur la route de Jean Camberoque

Tout a commencé lorsque je passais régulièrement devant une fresque de la rue Guiraud‑Riquier, à proximité de l’ancienne usine électrique de Narbonne, sur le chemin de mon appartement. Cette fresque représente les forces de la nature produisant de l’énergie : le soleil et le vent, sculptés dans le béton.

Son relief et son expression me rappelaient immédiatement les fresques de Vhils, ces œuvres urbaines où la matière brute est travaillée pour révéler un visage ou un paysage. Intrigué, j’ai commencé à m’intéresser à l’artiste derrière ce travail et j’ai découvert… Jean Camberoque.

Cette découverte m’a entraîné sur une véritable route de l’art public, à travers l’Aude et les Pyrénées-Orientales, où les œuvres de Camberoque — mosaïques, céramiques murales, tuiles décoratives — jalonnent villes, écoles, maisons et bâtiments publics. Certaines ont été préservées, d’autres tronquées ou déplacées, mais toutes racontent l’histoire d’un artiste qui a su intégrer l’art dans le quotidien des habitants.


1. Narbonne et alentours

Rue Guiraud‑Riquier

  • Œuvre : Fresque en béton représentant le soleil et le vent, forces de la nature produisant de l’énergie.
  • État : Bien conservée.
  • Remarque : Relief qui évoque les fresques de Vhils.

Lycée Docteur-Lacroix, Narbonne.

  • Œuvre : Grande mosaïque en céramique, réalisée au début des années 1960 dans le cadre du « 1 % artistique ».
  • Description : Sans titre, couvre une grande partie du pignon du bâtiment. Carreaux numérotés disposés pour jouer avec la lumière et créer des effets visuels selon l’angle du soleil.
  • État : Bien conservée.
  • Intérêt : Exemple monumental du travail de Camberoque dans un cadre institutionnel et éducatif, où l’art devient intégral à l’architecture.

École maternelle Jules-Ferry

  • Œuvre : Petite fresque en faïence.
  • Thème : Poissons et étangs, inspirée du paysage méditerranéen et de la faune locale.
  • État : Bien conservée.

Office de tourisme de Narbonne-Plage

  • Œuvre : Image figurative carrelée (230 × 260 cm).
  • Description : Figure féminine protectrice versant une cruche d’eau et enserrant une ville, encadrée de motifs méditerranéens (poisson, raisins, roseaux, colombe) sur fond azuréen et solaire.
  • État : Restaurée en 2013 et déplacée sur la façade de l’office de tourisme de Narbonne Plage.

La fresque (230 × 260 cm) — restaurée en 2013 — a été déplacé depuis son emplacement initial sur un transformateur, route de Gruissan vers l’Office de tourisme de Narbonne-Plage


École maternelle André-Pic, Port-la-Nouvelle.

  • Œuvre : Mosaïque murale de 1970.
  • État : Bien conservée.
  • Mosaïque murale de 1970, plus figurative et lumineuse, pensée pour un public d’enfants et de familles.

2. Carcassonne

Gare de Carcassonne.

  • Œuvre : Fresque murale représentant le territoire audois.
  • État : Bien conservée.
  • Intérêt : Exemple d’art public au service du voyageur, transformant un lieu de passage quotidien en expérience artistique.

Rue de Verdun

  • Œuvre : Céramique représentant un arlequin sur la façade d’une boutique.
  • État : Bien conservée.

👉 Il s’agit d’une œuvre commandée dans les années 1960 par le propriétaire d’un magasin alors appelé L’Arlequin.

Aujourd’hui, elle demeure un témoignage de l’activité de Camberoque dans l’espace urbain de Carcassonne.

Selon certains, elle mériterait une restauration pour retrouver tout son éclat.


École Jules-Ferry (avenue Jules Verne)

  • Œuvre : Mosaïque murale, vers 1960.
  • État actuel : Tronquée d’un tiers pour la pose d’une porte et d’une grille en fer.
  • Réflexion : Exemple de la façon dont l’art intégré à l’architecture peut être mutilé sous prétexte de “dégradation”.
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👉 Finalement, à Carcassonne, il suffit qu’un employé communal de maçonnerie juge de l’état de dégradation d’une œuvre d’art pour que tout soit permis. Inutile d’alerter la DRAC, ni les héritiers du peintre : eux, visiblement, n’ont pas voix au chapitre.

Imaginons un tableau de Dalí amputé d’un tiers : resterait-il toujours un tableau de Dalí ? À Carcassonne, apparemment, oui. Ici, tout peut être détruit sous prétexte que c’est “dégradé”. Alors, qu’attend-on pour raser la Cité ?


Collège du Viguier

  • Œuvre : Sculptures en béton, réalisées dans les années 1970.
  • Technique : Mise au point par Jean Camberoque, permettant un jeu de volumes et de textures propres à son style.
  • État : Bien conservées sur site.
  • Intérêt : Illustrent la capacité de Camberoque à expérimenter des techniques nouvelles et à intégrer l’art dans les établissements scolaires et espaces publics.

Collège de Grazailles.

  • Œuvre : Sculpture(s) en béton, réalisée(s) en 1975 dans le cadre du « 1 % artistique ».
  • Description : Ensemble sculptural en béton intégré à l’architecture de l’établissement, utilisant une technique mise au point par Jean Camberoque dans les années 1970. Formes en relief, traitement brut de la matière, dialogue direct avec les volumes du bâtiment.
  • État : Présente(s) sur site.
  • Intérêt : Témoignage de l’évolution de Camberoque vers le béton sculpté dans les années 1970, et exemple d’art intégré au cadre éducatif, prolongeant son travail monumental au-delà de la céramique.

3. Environs de Carcassonne

École Michel Maurette, Caux-et-Sauzens

  • Œuvre : Mosaïque sous le préau.
  • État : Bien conservée.

👉 À savoir : contrairement à certaines fresques réalisées par les élèves, la mosaïque de Camberoque est antérieure et constitue une œuvre originale de l’artiste, qui a, par ailleurs, collaboré avec les milieux artistiques et littéraires régionaux de son époque (notamment autour de Michel Maurette).


Ancienne Caisse d’Épargne, Bram.

  • Œuvre : Céramique représentant un écureuil, emblème de l’établissement.
  • État : Bien conservée.
  • Localisation : sur la façade de l’ancienne Caisse d’Épargne, 3 place de la République à Bram (Aude)

👉 Il s’agit d’une pièce figurative où l’animal emblématique — l’écureuil, symbole connu de la Caisse d’Épargne — est interprété par Camberoque dans les années où il multipliait les commandes monumentales en céramique et béton dans la région.


Trèbes, rte de Villalier

  • Œuvre : Céramiques murales intégrées à la salle.
  • État : Céramiques installées sur un mur à la sortie de Trèbes.
  • Réflexion : Anciennement installées sur la salle des fêtes détruite. Déplacement qui réduit le sens contextuel de l’œuvre.
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👉 À Trèbes, la mairie a rasé la salle des fêtes qui abritait des céramiques de Jean Camberoque, et elles ont été réinstallées sur un mur à la sortie vers Villalier,


Limoux, cité blanquetière.

  • Œuvre : Céramique de 1969.
  • État : Bien conservée, toujours en place et accueillant les visiteurs.
  • Exemple positif : Préservation réussie de l’œuvre dans son contexte original.

🧭 Céramique situé à l’entrée de la ville de Limoux Voir sur Google Map

👉 À Limoux, la céramique de Jean Camberoque (1969) est toujours en place et continue d’accueillir les visiteurs de la cité blanquetière. Contrairement à Trèbes ou Carcassonne, ici, l’œuvre a conservé son intégrité et sa fonction originale, ce qui en fait un exemple réussi de préservation de l’art public.


Valeur patrimoniale et commerciale

Même de petites pièces, comme un plat de 40 cm, dépassent 1 500 à 1 800 € aujourd’hui.

Exemple : Grand plat de Jean Camberoque pour Sant Vicens, taureau stylisé sur fond bordeaux, années 1950-60, diamètre 40,2 cm × hauteur 4 cm, très bel état (deux éclats restaurés), prix constaté : 1 800 €.
Voir sur la boutique

👉 Sant Vicens est un atelier historique de céramique à Perpignan (Pyrénées-Orientales), fondé en 1942 par Firmin Bauby.
C’est un lieu où des artistes importants, dont Jean Lurçat, Pablo Picasso et d’autres céramistes de renom, ont travaillé ou collaboré dans les années 1950-60.
Jean Camberoque a lui-même séjourné à l’atelier de Sant Vicens dans les années 1950 pour y apprendre et développer sa pratique de la céramique avant de revenir s’installer à Carcassonne.

Cela montre que l’œuvre de Camberoque, qu’elle soit publique ou domestique, a acquis une reconnaissance patrimoniale et commerciale considérable.


Mais alors… les tuiles ?

Une réalisation unique.
Des colombes, des papillons, des fleurs, des poissons…
Un petit bestiaire poétique scellé à l’entrée des pavillons.

Quand on voit aujourd’hui le prix d’un simple plat de 40 cm dépasser allègrement les 1 500 €, une question s’impose :
que valent alors les 5 000 à 7 000 tuiles qui ornent les maisons construites par le groupe Marcou entre 1950 et 1970 dans l’Aude ?

Chaque pavillon recevait sa tuile, posée comme un seuil symbolique.
Chaque tuile est un original.
Il n’y en a pas deux identiques.

Ces céramiques formaient un ensemble colossal, cohérent, pensé comme une œuvre diffuse, disséminée dans le tissu urbain — et pourtant jamais inventoriée.
Elles étaient la signature discrète de la compagnie des HLM de l’Aude.

C’est peut-être pour cela qu’elles ne sont pas signées Camberoque.
Et pourtant, elles sont indiscutablement de lui.

Alors une dernière question demeure :
👉 le nombre aurait-il une influence sur la cote d’un artiste ?

Car ici, ce qui fait baisser la valeur marchande
fait peut-être monter la valeur patrimoniale.


L’histoire de Jean Camberoque pose une question rarement abordée :
qu’est-ce qui fait la valeur d’une œuvre d’art ?
Son unicité ? Sa rareté ? Son emplacement ? Sa signature ?

Les tuiles de Camberoque brouillent toutes les catégories.
Elles sont sérielles par leur diffusion, mais uniques par leur exécution.
Chaque pièce est différente, façonnée à la main, pensée comme un fragment autonome. Pourtant, parce qu’elles sont nombreuses, intégrées à des maisons ordinaires et dépourvues de signature visible, elles ont longtemps échappé au regard critique.

À l’inverse, un plat isolé, signé, exposé, transportable, se retrouve aujourd’hui valorisé à plus de 1 500 €.
Même main, même époque, même artiste.
Mais pas le même statut.

L’art public intégré souffre d’un paradoxe cruel :
plus il est visible au quotidien, plus il devient invisible symboliquement.
On passe devant, on l’oublie, on le modifie, parfois on le détruit — souvent sans alerter ni experts, ni héritiers, ni institutions.

Dans le cas des tuiles, leur nombre semble avoir joué contre elles.
Comme si l’abondance disqualifiait l’œuvre.
Comme si l’art devait être rare pour être reconnu.

Et pourtant, ces milliers de tuiles constituent peut-être l’œuvre la plus radicale de Camberoque :
un art démocratique, disséminé, offert à tous,
sans cartel, sans musée, sans vitrines —
un art qui ne s’impose pas, mais habite.

Aujourd’hui, leur inventaire tardif révèle ce que l’on n’avait pas voulu voir :
non pas une production secondaire,
mais un patrimoine majeur, simplement mal classé.

L’exemple de la mosaïque de Jean Camberoque à l’école Jules-Ferry de Carcassonne en est l’illustration la plus brutale.
Réalisée vers 1960, cette œuvre intégrée à l’architecture a été tronquée d’un tiers afin de percer une porte et d’installer une grille métallique.

La justification invoquée est imparable… en apparence :

« Elle était dégradée. »

Ainsi, à Carcassonne, de simples travaux de maçonnerie ont suffi à statuer sur l’état artistique d’une œuvre d’art.
Inutile d’alerter la DRAC, inutile de consulter les héritiers, inutile même de se poser la question de la restauration.
Le diagnostic est posé sur place, truelle en main.

Le plus troublant reste la coïncidence :
la dégradation supposée se situait exactement à l’endroit où il fallait percer.
Ailleurs, la mosaïque demeure parfaitement lisible.

L’argument final achève toute discussion :

« Cela n’a eu aucune incidence puisqu’elle était déjà dégradée. »

Or une œuvre amputée d’un tiers reste-t-elle la même œuvre ?
Un tableau de Dalí auquel on enlèverait un tiers resterait-il un Dalí ?

Cette mutilation n’est pas un accident.
Elle est la conséquence directe de ce que subissent les œuvres de Camberoque depuis des décennies :
être trop visibles pour être remarquées,
trop intégrées pour être protégées,
trop nombreuses pour être respectées.

Là où l’art est perçu comme simple décor,
il devient modifiable, déplaçable, sacrifiable.


Conclusion — Jean Camberoque, ou la reconnaissance à retardement

L’œuvre de Jean Camberoque raconte une histoire familière : celle d’un artiste dont la valeur n’apparaît qu’une fois qu’il n’est plus là pour la défendre.

Pendant des décennies, ses créations ont accompagné le quotidien :
écoles, lycées, gares, salles des fêtes, routes des plages, pavillons modestes.
Un art sans emphase, profondément inscrit dans la vie collective.

Et pourtant, faute d’inventaire, de protection et de regard critique,
une partie de cette œuvre a été déplacée, mutilée, parfois détruite — souvent sans débat.Ironie du temps long :
aujourd’hui, un simple plat signé Camberoque dépasse les 1 500 €,
tandis que ses œuvres monumentales, publiques, uniques par leur contexte,
continuent d’être traitées comme de simples revêtements.

Ce renversement tardif pose une responsabilité claire :
celle des collectivités, des institutions, mais aussi du regard que nous portons sur l’art du quotidien.

Les inventaires récents, comme celui mené par l’Association Galerie Chorégraphique et Roland Mabille, ne sont pas de simples exercices de mémoire.
Ils sont des actes de réparation.

Car reconnaître Camberoque aujourd’hui,
ce n’est pas seulement réévaluer une cote,
c’est admettre que l’art public intégré n’est pas un décor, mais un patrimoine à part entière.

Et qu’à force de passer devant sans regarder, on finit parfois par le percer.


Anecdote : Une des sculptures a été installée définitivement au Musée de la Forêt de Sénart, en région parisienne, preuve de la reconnaissance de son travail au-delà de la région.

✨Découvrez les autres œuvres artistiques installées dans la Forêt de Sénart, plus précisément dans le parc de sculptures de la Faisanderie de Sénart — ce musée à ciel ouvert du bois d’Étiolles qui mêle art contemporain et balade forestière (construction des œuvres entre 1971 et 1978) Voir l’article