Singapour

À Singapour, même le chewing-gum a droit à sa police

Il y a des choses que l’on imagine difficilement interdites. Traverser n’importe comment, jeter ses déchets par terre, faire des graffitis, cracher dans la rue… pourquoi pas. Mais le chewing-gum ?

À Singapour, oui.

Depuis 1992, ce petit bout de gomme qui accompagne nos trajets, nos voyages et parfois nos réunions interminables est devenu persona non grata. Et quand on découvre les règles singapouriennes, on oscille rapidement entre le sourire, l’étonnement et un petit « quand même… ils ne rigolent pas ! ».

La règle est en réalité très claire : l’importation de chewing-gum est interdite, sauf pour certaines gommes thérapeutiques autorisées.

Et attention à une idée reçue assez répandue : il n’existe pas de petite quantité autorisée pour son usage personnel. Que vous ayez un carton entier ou simplement un petit paquet dans votre sac, la règle est la même : vous n’êtes pas censé introduire de chewing-gum à Singapour.

Et là, forcément, on regarde son paquet de chewing-gums avec un peu plus de méfiance…

Mais pourquoi une telle guerre contre une petite gomme à mâcher ?

L’histoire remonte au début des années 1990. Singapour connaissait alors une transformation spectaculaire et le gouvernement voulait faire de la ville un modèle d’ordre, de propreté et d’efficacité.

Or le chewing-gum posait un problème très concret. Une fois mâché, certains avaient la curieuse habitude de le coller un peu partout : trottoirs, bancs, équipements publics, transports…

Et lorsqu’il est collé au mauvais endroit, ce petit morceau de gomme peut devenir étonnamment tenace.

Le problème prit même une tournure particulièrement gênante avec le métro. Des chewing-gums collés sur les mécanismes des portes provoquèrent des dysfonctionnements. L’anecdote est devenue l’un des symboles de cette affaire : quelques grammes de gomme capables de perturber une infrastructure ultramoderne.

Pour le gouvernement singapourien, c’en était trop.

En 1992, la décision tombe : interdiction de l’importation, de la vente et de la fabrication du chewing-gum.

Et Singapour ne fait pas les choses à moitié.

Le pays possède déjà tout un arsenal de règles destinées à maintenir ses rues impeccables : interdiction de jeter des détritus, de cracher, de faire des graffitis ou encore de se débarrasser de certains déchets n’importe où. Même l’usage des toilettes s’accompagne d’une règle aussi simple qu’imparable : on tire la chasse.

Vu de France, cela peut paraître franchement excessif.

On pourrait même se demander si, à force de réglementer chaque petit comportement, Singapour ne finit pas par transformer la vie quotidienne en immense règlement intérieur.

Mais voilà le piège : lorsqu’on se promène dans Singapour, il devient difficile de dire que le résultat n’est pas spectaculaire.

La ville est propre. Très propre.

Les trottoirs sont impeccables, les transports sont entretenus et l’espace public est remarquablement bien tenu. Alors forcément, on finit par se poser la question : est-ce vraiment si absurde ?

D’un côté, interdire un chewing-gum paraît complètement disproportionné. Après tout, mâcher une gomme n’a jamais fait s’écrouler une civilisation.

De l’autre, si quelques personnes transforment les bancs, les trottoirs et les équipements publics en collection de chewing-gums fossilisés, la facture du nettoyage finit bien par arriver quelque part.

Et c’est probablement là que Singapour est intéressant : le pays pousse jusqu’au bout une logique que nous appliquons souvent de manière beaucoup plus souple.

Chez nous, on interdit de salir. À Singapour, on va jusqu’à supprimer une partie de ce qui peut permettre de salir.

Radical ? Oui.

Efficace ? Visiblement.

Abusé ? Peut-être.

Mais quand on regarde la ville autour de soi, on comprend aussi pourquoi les Singapouriens peuvent défendre cette philosophie.

Et puis, contrairement à une légende tenace, le chewing-gum n’est pas absolument disparu de Singapour.

En 2004, la réglementation a été assouplie. Certaines gommes thérapeutiques, notamment celles destinées à des usages médicaux ou dentaires, peuvent être obtenues dans un cadre réglementé. Le chewing-gum n’est donc plus tout à fait un fugitif international… mais il reste soumis à une surveillance que peu de gommes à mâcher connaissent sur cette planète.

Pour le voyageur, finalement, la règle est plutôt simple.

On évite de mettre un paquet de chewing-gums dans sa valise « au cas où ». On ne se dit surtout pas que deux ou trois morceaux passeront forcément inaperçus. Et si l’envie de mâcher devient irrésistible, il reste les bonbons, les pastilles ou les gommes autorisées.

Alors, Singapour a-t-elle raison ?

Difficile de répondre par un simple oui ou non.

Interdire le chewing-gum pour lutter contre les dégradations et les problèmes de nettoyage peut sembler franchement radical. Mais lorsque l’on découvre une ville où l’espace public est aussi propre et entretenu, on comprend mieux la logique qui se cache derrière cette drôle de loi.

Au fond, Singapour nous rappelle une chose assez amusante : dans ce petit pays où tout semble fonctionner avec une précision d’horloger, même un chewing-gum peut devenir une affaire d’État.

Et moi qui pensais simplement en mettre un dans ma bouche… 😄

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