Villes du Cambodge

14) Sihanoukville

Sihanoukville, quand le paradis des routards disparaît

Une ville que Réglisse n’a pas aimée, c’est bien Sihanoukville. Et moi non plus.

Nous y sommes arrivés avec l’image d’une station balnéaire cambodgienne, de ses plages, de ses petites guesthouses et de cette ambiance un peu bohème qui avait longtemps attiré les routards. Mais ce que nous découvrons n’a plus grand-chose à voir avec cette image.

Sihanoukville, longtemps considérée comme le bout de la route pour les voyageurs qui descendaient vers le sud, est alors en train de changer à une vitesse vertigineuse.

La bohème semble avoir vécu.

Il y a encore quelques années, les voyageurs venaient ici chercher des vacances tropicales bon marché, des cabanes en bord de mer, quelques bars, des plages tranquilles et parfois des nuits plus agitées. En novembre 2019, cette Sihanoukville-là paraît déjà appartenir au passé.

La ville est devenue un gigantesque chantier.

Partout, des grues. Des bétonnières. Des immeubles en construction. Des bâtiments démolis. Des rues défoncées, de la poussière, de la boue et des engins de chantier.

On ne sait plus très bien où commence la rue et où finit le chantier.

De jour comme de nuit, le bruit est omniprésent. Marteaux-piqueurs, moteurs, camions et machines semblent avoir remplacé les bruits d’une petite station balnéaire. Même le week-end, ça travaille.

Nous avons l’impression de traverser une ville après-guerre.

Et pourtant, ce n’est pas une ville détruite.

C’est une ville en train d’être reconstruite.

Ou plutôt, en train d’être remplacée.

Le changement est largement porté par l’argent chinois. En quelques années, les investisseurs chinois ont massivement investi dans les hôtels, les casinos, les restaurants, les commerces et l’immobilier. La presse de l’époque parle d’une transformation sans précédent et rapporte que près de 90 % des entreprises de Sihanoukville seraient alors détenues ou exploitées par des Chinois.

Dans certaines rues, le changement saute aux yeux.

Les enseignes en khmer et en anglais deviennent minoritaires face aux caractères chinois. Restaurants, hôtels, casinos et commerces semblent désormais s’adresser avant tout à une nouvelle clientèle.

Une nouvelle ville est en train de naître.

Et elle ne semble pas vraiment destinée aux anciens habitants ni aux anciens voyageurs.

Le symbole le plus visible de cette transformation est sans doute le casino.

En 2018, 88 casinos étaient officiellement enregistrés dans la seule province de Preah Sihanouk, sur les 150 que comptait alors le Cambodge. Ce chiffre donne une idée assez vertigineuse de la vitesse à laquelle le jeu s’est développé dans cette région.

Ces établissements s’adressent principalement à une clientèle chinoise, puisque les Cambodgiens n’ont pas le droit de jouer dans les casinos.

Sihanoukville commence alors à être comparée à Macao.

La comparaison n’est d’ailleurs pas seulement la mienne. Dès 2018, des médias parlent du projet d’une sorte de « nouveau Macao », tandis que d’autres décrivent déjà une ville où les casinos et les constructions chinoises ont profondément bouleversé l’ancien paysage.

Mais derrière les néons et les grues, tout le monde ne semble pas profiter de cette nouvelle richesse.

Pour les petits commerces cambodgiens qui vivaient autrefois du tourisme, la concurrence est rude. L’arrivée massive d’investisseurs, d’entrepreneurs et de travailleurs chinois a fait exploser les prix de l’immobilier et des loyers.

Les propriétaires de terrains, eux, sont évidemment aux premières loges.

Certains voient la valeur de leurs biens s’envoler.

Mais vendre son terrain, c’est aussi vendre une partie de son avenir.

Et je me demande ce que deviendront ceux qui auront vendu leur maison ou leur terrain lorsque cette frénésie prendra fin.

Car une ville ne peut pas indéfiniment monter plus haut, construire plus vite et vendre toujours plus cher.

Les conséquences commencent également à se faire sentir sur l’environnement et les infrastructures. La croissance est tellement rapide que les routes, l’eau, l’assainissement et la gestion des déchets peinent à suivre. Des organisations et des observateurs dénoncent également les conditions de travail sur certains chantiers.

Quant à la main-d’œuvre, elle n’est pas exclusivement chinoise, contrairement à ce que nous avions pu croire en découvrant certains chantiers. Des travailleurs cambodgiens sont également nombreux dans la construction, les casinos et les entreprises chinoises. Mais la présence de travailleurs et d’entreprises chinoises est suffisamment importante pour être immédiatement visible.

La nouvelle communauté chinoise semble également fonctionner largement en vase clos.

Elle ouvre ses propres restaurants, ses commerces, ses hôtels et ses établissements de loisirs. Dans certaines rues, le mandarin semble être devenu la langue dominante.

Un journaliste du South China Morning Post ira jusqu’à écrire en septembre 2019 que Sihanoukville donne davantage l’impression d’une ville chinoise que d’une paisible station balnéaire cambodgienne.

Et nous sommes justement là, en novembre 2019, au milieu de cette transformation.

Ce qui nous frappe le plus n’est finalement pas la richesse qui arrive, mais la vitesse à laquelle l’ancien Sihanoukville disparaît.

Il y a quelque chose d’assez étrange à assister à la naissance d’une ville tout en voyant mourir celle qui existait avant.

Les plages sont toujours là.

La mer aussi.

Mais derrière elles, une forêt de grues a poussé.

Alors je me pose une question.

Sihanoukville est-elle simplement en train de se moderniser ou est-elle en train de perdre son identité ?

Difficile de répondre.

À cette époque, impossible de savoir jusqu’où ira cette transformation.

Même l’idée d’un petit Macao cambodgien.

Mais une chose est certaine : le Sihanoukville des routards, celui des petites guesthouses et des vacances tropicales bon marché, est en train de disparaître sous le béton.

Et je me demande surtout ce que vont devenir les habitants lorsque cette immense machine immobilière aura fini de transformer leur ville.

Sihanoukville, ses plages et ses îles vont-elles devenir de futurs Chinatowns ?


2023 : un passage sans détour

En 2023, nous sommes repassés dans la région.

Cette fois, pas le temps de retourner à Sihanoukville. Nous sommes simplement passés à côté, avec cette drôle de sensation de repasser près d’un endroit dont je gardais le souvenir d’une ville en pleine métamorphose.

Je n’ai donc rien à raconter de ce qu’est devenue Sihanoukville.

Je ne l’ai pas revue.

Et je préfère laisser cette histoire là où je l’ai vécue : en novembre 2019, au milieu des grues, de la poussière et du vacarme.



Sihanoukville : OPA chinoise

Sihanoukville : OPA chinoise

ladmin Nov 2, 2019 14 min read

Ce petit pays d’Asie du Sud-Est attire des milliards d’investissements en provenance de l’empire du Milieu, au titre des « nouvelles routes de la soie » et du tourisme. Un super article écrit par Julie ZauggPublié le 26 sept. 2019 à 18h25…