Villes du Cambodge

Anlong Veng au Cambdoge

Anlong Veng, le dernier bastion des Khmers rouges

Nous sommes enfin arrivés à Anlong Veng.

Cette petite ville du nord du Cambodge, au pied des monts Dângrêk et à quelques kilomètres de la frontière thaïlandaise, n’est pas vraiment une destination touristique. On n’y vient pas par hasard.

Alors pourquoi sommes-nous ici ?

Anlong Veng porte encore, dans les esprits, cette réputation de « dernier repaire des bourreaux ». C’est ici que les derniers dirigeants khmers rouges ont établi leur dernier grand bastion. Ta Mok y avait installé son fief et Pol Pot y passa les derniers mois de sa vie, avant d’y mourir en avril 1998.

À première vue pourtant, rien ne semble subsister de cette époque. La ville paraît tranquille, presque ordinaire. Les routes, les maisons, les commerces et les habitants ont remplacé les combattants et les cadres du régime. Il faut connaître l’histoire pour comprendre ce que représente réellement cet endroit.

Et c’est précisément pour cela que nous sommes venus.

Nous voulions comprendre une histoire.

Mais à Anlong Veng, l’histoire est muette.

Une histoire sans paroles

Vous devez probablement vous demander : qu’est-ce que nous sommes venus chercher dans ce village qui fut, jusqu’à la fin des années 1990, l’ultime refuge des Khmers rouges ?

Nous étions là pour comprendre l’histoire complexe de cette région, pour tenter de retrouver quelques traces du passé et, peut-être, pour entendre ceux qui l’avaient vécu.

Mais nous n’avons obtenu pratiquement aucune réponse.

Notre téléphone a fini par rendre l’âme, batterie épuisée à force de chercher, traduire, photographier et communiquer. Mais le plus déconcertant n’était pas la batterie du téléphone : c’était notre traducteur lui-même, laissé sans réponse face au mutisme de ceux avec qui nous essayions de dialoguer.

Le plus troublant, finalement, c’est que je me suis moi-même posé la question :

Qu’est-ce que je fais ici ? Qu’est-ce que nous cherchons réellement ?

L’histoire, nous la connaissons.

Nous connaissons les dates, les noms, les massacres, les années de terreur. Nous savons qu’entre 1975 et 1979, le régime khmer rouge a provoqué la mort de près de deux millions de Cambodgiens, victimes des exécutions, de la famine, des maladies, du travail forcé et de l’épuisement.

Alors qu’attendions-nous de plus ?

Quel témoignage espérions-nous recueillir dans cette ville qui fut le dernier bastion des Khmers rouges ?

Nous voulions sans doute entendre une voix. Une histoire racontée par celui qui l’avait vécue.

Mais les voix sont restées silencieuses.


Le dernier bastion

Anlong Veng n’a pas toujours été ce lieu associé à la fin du régime khmer rouge. Avant 1979, la région était essentiellement rurale et isolée.

Après la chute du régime de Pol Pot en 1979, les Khmers rouges continuèrent la lutte armée contre le gouvernement cambodgien soutenu par le Vietnam. La région des monts Dângrêk, proche de la Thaïlande, devint progressivement l’un de leurs principaux territoires.

À la fin des années 1980, Anlong Veng devint leur principal bastion dans le Nord. Après le retrait des forces vietnamiennes du Cambodge en 1989, les Khmers rouges y renforcèrent leur présence.

Ta Mok, l’un des principaux dirigeants militaires du mouvement, contrôlait la région. Pol Pot, après avoir été renversé par ses propres hommes en 1997, y passa ses derniers mois sous surveillance.

Lorsque Pol Pot mourut le 15 avril 1998, son corps fut brûlé deux jours plus tard, dans des conditions particulièrement sommaires.

C’est ici que s’achève, d’une certaine manière, l’histoire du mouvement khmer rouge.

Mais pas son histoire humaine.


Sur les traces des anciens dirigeants

Aujourd’hui, quelques lieux permettent encore de retrouver les traces de cette période.

La première étape est le lieu où Pol Pot fut incinéré.

Sous un simple toit de tôle ondulée, un monticule de terre marque l’endroit où son corps fut brûlé. Il n’y a ni monument imposant ni véritable tombe. Rien qui corresponde à l’importance historique du personnage.

Et peut-être est-ce justement ce qui frappe.

Après avoir dirigé un régime responsable d’une catastrophe humaine immense, Pol Pot a terminé sa vie ici, dans un endroit isolé, avant que son corps ne soit brûlé presque à la hâte.

Un lieu étonnamment banal pour une fin qui ne l’était pas.


La maison de Ta Mok

Plus loin se trouve la maison de Ta Mok, l’un des personnages les plus puissants et les plus redoutés des derniers Khmers rouges.

La presse occidentale l’avait surnommé « le Boucher », en raison de son rôle dans les violences et les massacres commis par le mouvement. Le chiffre de 30 000 personnes parfois avancé pour les victimes qui lui seraient attribuées est cependant difficile à établir et ne doit pas être présenté comme un fait certain.

Ta Mok mourut le 21 juillet 2006, alors qu’il était détenu dans l’attente de son procès devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens.

Sa maison est aujourd’hui devenue un lieu de mémoire.

À l’intérieur, les murs sont décorés de peintures représentant notamment Angkor et le temple de Preah Vihear. Une carte du Cambodge y rappelle également le territoire sur lequel les Khmers rouges rêvaient d’imposer leur vision du pays.

Il y a quelque chose d’étrange à regarder ces peintures dans une maison ayant appartenu à l’un des dirigeants d’un régime responsable d’une telle tragédie.


Le lac de Ta Mok

Anlong Veng possède également un immense lac dont l’histoire est intimement liée à Ta Mok.

Le plan d’eau existait déjà, mais Ta Mok fit construire et agrandir une importante digue au début des années 1990, transformant profondément le paysage.

Aujourd’hui, les arbres morts qui émergent encore de l’eau donnent au lac une allure presque irréelle.

Le spectacle est paisible.

Et pourtant, derrière ce paysage se cache l’un des derniers territoires contrôlés par les Khmers rouges.

C’est probablement ce contraste qui rend l’endroit si particulier : la nature a repris ses droits, tandis que la mémoire, elle, semble avoir du mal à refaire surface.

Preah Vihear

À proximité se trouve également le célèbre temple de Preah Vihear, perché sur les monts Dângrêk.

Édifié durant l’Empire khmer et principalement développé au XIe siècle, le temple est consacré à Shiva. Son architecture s’étire sur environ 800 mètres selon un axe nord-sud, avec une succession de sanctuaires, de chaussées et d’escaliers qui conduisent progressivement vers le sommet.

Aujourd’hui, le site est associé au patrimoine historique et religieux du Cambodge.

Mais dans cette région frontalière, son histoire est aussi intimement liée aux tensions entre le Cambodge et la Thaïlande.

Un site oublié

D’autres lieux, beaucoup moins connus, témoignent encore de la violence de cette période.

À quelques kilomètres d’Anlong Veng se trouve notamment un site qui aurait été utilisé par les Khmers rouges pour des exécutions. Certaines sources évoquent environ 3 000 victimes entre 1993 et 1997.

Le site n’a cependant pas fait l’objet de fouilles permettant d’établir précisément ce bilan.

Ici encore, l’histoire repose en partie sur des témoignages, des récits locaux et des traces difficiles à interpréter.

Et nous retrouvons ce même silence.

Le silence d’Anlong Veng

C’est peut-être cela qui m’a le plus marqué à Anlong Veng.

Nous étions venus chercher des réponses.

Nous avons trouvé des lieux.

Une maison.

Un lac.

Une tombe improvisée.

Des paysages magnifiques.

Et des visages.

Nous avons essayé de parler avec des habitants. Nous avons tenté de comprendre ce qu’ils savaient, ce qu’ils avaient vécu, ce qu’ils pensaient de cette histoire qui fait encore d’Anlong Veng un endroit à part.

Mais le dialogue est resté difficile.

Parfois, les mots ne venaient pas.

Parfois, la traduction ne suffisait pas.

Et parfois, il n’y avait simplement rien à dire.

Pourtant, quelque chose passait dans les regards.

Un visage qui se ferme. Une hésitation. Un silence prolongé. Une expression que nous ne parvenions pas à interpréter.

Impossible de savoir exactement ce qu’ils racontaient.

Mais peut-être racontaient-ils malgré tout quelque chose.

Nous étions venus chercher des témoignages.

Nous sommes repartis avec des silences.

Et finalement, c’est peut-être ce silence qui nous a raconté l’histoire la plus troublante d’Anlong Veng.

Car certaines histoires ne sont pas seulement écrites dans les livres.

Elles restent parfois enfouies dans les paysages, dans les maisons abandonnées, dans les arbres morts d’un lac et dans les visages de ceux qui ont appris à vivre avec un passé dont on ne parle pas.

Anlong Veng n’est pas une ville que l’on visite pour ses attractions.

On y vient pour comprendre une histoire.

Mais parfois, l’histoire refuse de parler et on reprend la route.


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