3eme jour en Croatie
Après deux journées particulièrement intenses, nous décidons de lever un peu le pied.
Pour cette troisième journée en Croatie, pas de réveil à l’aube ni de course d’un site à l’autre. Le programme est simple : prendre le temps.
La matinée est entièrement consacrée à Trogir. Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, la petite cité médiévale se découvre à un rythme tranquille. Nous nous perdons volontairement dans le dédale de ses ruelles pavées, admirons les palais vénitiens, les façades de pierre patinées par les siècles et les nombreuses églises qui ponctuent la vieille ville. Chaque place invite à une pause, chaque ruelle débouche sur un nouveau détail architectural ou une terrasse baignée de soleil.
Nous grimpons jusqu’à la forteresse de Kamerlengo, flânons sur la promenade du front de mer où les voiliers côtoient les bateaux de pêche, puis nous nous installons en terrasse pour savourer un café. En cette fin novembre, les touristes sont rares. La ville retrouve une douceur de vivre qui permet de l’apprécier autrement, loin de l’effervescence estivale.
En début d’après-midi, nous retournons à Split pour approfondir les visites de la veille. La ville dévoile alors toute sa complexité, entre héritage romain, vie contemporaine et effervescence méditerranéenne.
Au cœur de la ville, le palais de Dioclétien domine toujours l’ensemble. Ce palais du IVᵉ siècle, devenu une véritable ville dans la ville, abrite encore aujourd’hui près de 3 000 habitants. Boutiques, cafés et appartements occupent des espaces autrefois impériaux. Se promener ici, c’est traverser 1 700 ans d’histoire sans véritable rupture.
La cathédrale Saint-Domnius, ancien mausolée de l’empereur Dioclétien, impressionne par son ancienneté et son mélange architectural. Sa forme octogonale, héritée de Rome, cohabite avec les ajouts chrétiens du Moyen Âge. Du sommet de son clocher, la vue sur Split et l’Adriatique est saisissante.
À quelques pas, le temple de Jupiter conserve encore son plafond voûté d’origine. Dans ce dédale de pierres antiques, un sphinx noir venu d’Égypte veille toujours sur l’entrée, témoin silencieux de circulations anciennes entre les mondes.
La galerie Meštrović, installée dans l’ancienne résidence du grand sculpteur croate, offre une parenthèse plus artistique. Face à la mer, les œuvres en marbre et en bronze dialoguent avec les jardins et les vues qui ont inspiré l’artiste.
Le Théâtre national croate, avec sa façade jaune néo-baroque, tranche avec les ruelles anciennes. Depuis 1893, il accueille spectacles et événements culturels. À l’intérieur, velours rouge et dorures prolongent cette impression d’élégance d’un autre temps.
Sur la place de la République, les arcades rappellent Venise. Plus calme que le centre historique, elle offre un espace ouvert où la ville respire autrement.
L’ancien hôtel de ville, avec ses lions vénitiens et ses fenêtres gothiques, surveille la place du Peuple depuis le XVe siècle. Non loin, le musée de la ville de Split permet de mieux comprendre l’évolution de la cité, même si la visite laisse une impression un peu rapide malgré le charme du lieu.
La Porte d’Airain marque ensuite une transition nette : en franchissant cette arche, on entre pleinement dans le palais antique, avec ses jeux d’ombre et ses pierres polies par le temps.
En fin de journée, nous prenons de la hauteur sur la colline de Marjan. Les sentiers forestiers dévoilent des chapelles, des points de vue et des panoramas spectaculaires sur Split, les îles et l’Adriatique. La ville apparaît alors dans son ensemble, posée entre mer et montagne.
Nous poursuivons vers les ruines de Salona, ancienne capitale romaine de la province de Dalmatie. L’amphithéâtre, les vestiges urbains et les chemins pierreux composent une visite à la fois culturelle et physique, entre exploration et marche dans l’histoire.
Ce soir-là, Split change de rythme.
La ville, déjà vibrante dans la journée, bascule dans quelque chose de plus électrique encore. Partout, des écrans s’allument. Les terrasses débordent. Les conversations montent d’un ton. On comprend vite qu’il ne s’agit pas d’un simple match.
Nous sommes le 14 novembre 2021. Et la Croatie joue sa qualification pour la Coupe du monde 2022 face à la Russie.
Dans les rues proches du palais de Dioclétien, l’ambiance devient presque compacte. Les ruelles antiques résonnent de chants, de discussions, de verres qui s’entrechoquent. Même les pierres semblent participer à l’attente.
Cricri et Théo, fatigués par la journée, finissent par rentrer se coucher. Ils disparaissent dans le calme de la chambre pendant que la ville, elle, retient son souffle.
Avec Réglisse, nous décidons de rester dehors.
Installés en terrasse, nous suivons le match au milieu de la foule locale. Il n’y a plus vraiment de touristes ici, seulement des habitants, des supporters, des familles entières suspendues au même écran.
Le match est serré. Tendu. Fermé.
Les minutes passent lentement, presque trop lentement. Chaque action déclenche une vague de réactions autour de nous. On ne parle plus vraiment la même langue, mais l’émotion est la même.
Puis vient ce moment.
Une action confuse dans la surface russe, une pression croate, et finalement… le ballon finit au fond des filets, poussé malgré lui par un défenseur russe. Un but contre son camp.
Un silence d’une seconde.
Puis l’explosion.
La ville entière semble se soulever d’un seul coup. Cris, chants, klaxons, applaudissements. Split n’est plus une ville, c’est une marée sonore.
La Croatie vient de prendre l’avantage 1–0 face à la Russie.
Ce sera suffisant.
Au coup de sifflet final, la qualification pour la Coupe du monde 2022 est actée. Les rues deviennent un long cortège improvisé. Les gens chantent, s’embrassent, agitent des drapeaux. Même les inconnus se parlent comme s’ils se connaissaient depuis toujours.
Nous restons là encore un moment, pris dans cette énergie brute, presque inattendue.
Puis nous rentrons à notre tour.
La ville continue de vibrer dehors, mais à l’intérieur, le voyage reprend déjà sa place dans nos têtes. Demain, une autre route nous attend : Šibenik.




