Premiers pas en Croatie… ou presque
Notre aventure croate commence à Bari. Après avoir embarqué sur le ferry, nous traversons l’Adriatique en direction de Dubrovnik. Nous sommes impatients de découvrir le pays, loin d’imaginer que notre première exploration ne sera pas un site abandonné… mais un poste frontière.
À peine arrivés, un douanier nous fait signe de nous ranger sur le côté.
« Ouvrez le coffre… videz la voiture. »
L’ambiance change immédiatement.
Au milieu de nos sacs et de notre matériel d’exploration, il découvre un petit objet ramassé quelques jours plus tôt sur une plage de Sicile : un morceau de roche ressemblant à une éponge.
Il le saisit, le retourne dans tous les sens, puis commence à nous bombarder de questions en anglais. Nous essayons tant bien que mal de lui expliquer qu’il s’agit simplement d’un fossile trouvé sur une plage, mais rien n’y fait.
Nos téléphones sont confisqués. Les clés du véhicule aussi.
Théo mon coéquipier commence sérieusement à s’inquiéter, dans la voiture qui nous suit, Ma Réglisse et Cricri, eux, ne comprennent absolument pas ce qui se passe. Quant à moi, je me demande si nous ne sommes pas tombés dans une caméra cachée.
Le douanier appelle plusieurs collègues.
Puis la scène bascule dans l’absurde.
Trois personnes arrivent en combinaison blanche intégrale, masque de protection, gants… On aurait dit une équipe spécialisée intervenant après un accident nucléaire. Sans un mot, ils récupèrent notre mystérieux « caillou » avec des précautions infinies et disparaissent.
Le temps semble interminable.
Enfin, l’un d’eux revient, regarde le douanier et annonce simplement :
« It’s a sponge fossil. »
Un fossile d’éponge.
Notre trésor paléontologique est replacé dans le coffre. Les téléphones nous sont rendus. Les clés aussi.
Le douanier nous fait un signe de la main :
« You can go. »
Bienvenue en Croatie.
Nous venions à peine de poser les roues sur le sol croate, et notre road trip commençait déjà par l’une des histoires les plus improbables de tout le voyage.
Après cette arrivée pour le moins mouvementée, il est temps de découvrir celle que beaucoup surnomment la « Perle de l’Adriatique ».
Derrière ses impressionnants remparts médiévaux, Dubrovnik dévoile un patrimoine exceptionnel. En parcourant le Stradun, sa rue principale pavée de calcaire poli, on comprend immédiatement pourquoi la ville est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Les palais, les églises, les places animées et les petites ruelles de pierre blanche racontent près de mille ans d’histoire. À chaque détour, les remparts offrent de nouvelles perspectives sur les toits orangés et l’immensité de l’Adriatique.
Mais notre curiosité nous entraîne rapidement vers un tout autre décor.
À quelques minutes seulement de la vieille ville se dresse l’ Hôtel Belvedere. Inauguré dans les années 1980, cet hôtel de luxe accueillait une clientèle internationale avant d’être gravement endommagé pendant le siège de Dubrovnik en 1991. Aujourd’hui, les chambres sont ouvertes au vent, les terrasses dominent toujours la mer et les immenses baies vitrées encadrent un panorama spectaculaire. Les traces des combats sont encore visibles sur certains murs, rappelant que ce palace fut aussi un témoin direct de la guerre.
En poursuivant vers le sud, nous découvrons l’un des plus beaux endroits de la côte dalmate : la baie de Kupari. L’eau y est d’une transparence presque irréelle. Difficile d’imaginer qu’un tel décor abrite l’un des ensembles hôteliers abandonnés les plus célèbres d’Europe.
Les villas Borovka I et Borovka II, autrefois réservées aux officiers de l’armée yougoslave, se cachent au milieu des pins. Plus discrètes que les grands hôtels, elles dégagent une atmosphère presque paisible où la végétation reprend lentement possession des bâtiments.
Un peu plus loin apparaît l’ancien Hôtel Galeb, dont les façades éventrées dominent toujours la plage. Lui aussi faisait partie du prestigieux station balnéaire touristique de Kupari.
Puis vient l’immense complexe des Kupari Hotels. Le Pelegrin, le Grand Hotel, le Goričina et les autres bâtiments forment une véritable ville fantôme face à la mer. Construit pour accueillir militaires de haut rang et dignitaires yougoslaves, le complexe fut ravagé durant la guerre d’indépendance croate. Les halls immenses, les cages d’escaliers baignées de lumière, les chambres ouvertes sur l’Adriatique et les graffitis colorés offrent aujourd’hui un contraste saisissant entre le luxe d’hier et l’abandon d’aujourd’hui.
Cette portion du littoral est parfois surnommée la baie des hôtels morts (Zatoka umarłych hoteli). Un nom qui résume parfaitement l’endroit. Malgré les bâtiments en ruine, les plages continuent d’attirer les baigneurs. Les rires des vacanciers se mêlent au silence des hôtels abandonnés, créant une atmosphère unique où deux mondes semblent cohabiter.
Pour terminer cette première journée, nous prenons de la hauteur.
La route grimpe en lacets jusqu’au mont Srđ. À son sommet se dresse la Forteresse Impériale (Tvrđava Imperial), construite par les troupes napoléoniennes au début du XIXᵉ siècle. Devenue un point stratégique durant le siège de Dubrovnik en 1991, elle abrite aujourd’hui un musée consacré à la guerre d’indépendance croate.
Depuis les remparts, le panorama est tout simplement exceptionnel. Dubrovnik apparaît comme une cité miniature entourée de ses remparts, baignée par le bleu profond de l’Adriatique et ponctuée d’innombrables îles. Après une journée passée entre patrimoine mondial, vestiges de guerre et hôtels fantômes, ce point de vue offre une conclusion parfaite. La lumière du soir enveloppe la vieille ville tandis que nous réalisons que le voyage ne fait que commencer.
La journée touche à sa fin. Il est temps de trouver un hébergement.
Pour poursuivre notre itinéraire vers le nord de la Croatie, nous devons obligatoirement traverser le mince corridor de Neum, seule ouverture maritime de la Bosnie-Herzégovine sur l’Adriatique. Nous quittons les hauteurs de Dubrovnik, passons le magnifique belvédère de Vidikovac Lozica, puis prenons la direction du poste frontière de Neum.
Après notre étonnante aventure avec le fossile d’éponge, nous plaisantons dans la voiture. Nous sommes persuadés que les contrôles frontaliers ne pourront pas être plus insolites.
Nous avions tort.
Le jeune douanier bosnien nous demande nos passeports, puis pose une question en anglais. Son accent est si prononcé que nous ne comprenons presque rien.
À côté de moi, Théo, pensant répondre poliment, lâche un simple :
« Yes. »
L’instant d’après, tout bascule.
Le douanier recule d’un pas, appelle immédiatement plusieurs collègues et pointe son arme en direction de notre véhicule.
Cette fois, plus personne ne rit.
Théo est complètement paniqué. Dans la voiture qui nous suit, Cricri et Ma Réglisse ne comprennent pas pourquoi nous sommes immobilisés.
Les minutes semblent interminables.
Trois douaniers nous entourent. Nous essayons de parler anglais, mais chacun semble comprendre une phrase sur deux. La tension est palpable.
L’un des agents, beaucoup plus calme que les autres, finit par sortir son téléphone. Grâce à un traducteur, il me montre la question qui avait été posée quelques instants plus tôt.
« Are you carrying drugs? »
C’est donc cela…
Théo, qui n’avait pas compris la question, venait tout simplement de répondre… oui.
Je réponds aussitôt que non, qu’il s’agit d’un énorme malentendu. Pour leur montrer notre bonne foi, je propose même de vider entièrement la voiture.
Pendant que nous tentons de nous expliquer, le jeune douanier garde toujours son arme dirigée vers nous. À plusieurs reprises, je lui demande calmement :
« Please… the gun… »
En lui faisant comprendre qu’il pouvait la baisser.
Après une dizaine de minutes d’incompréhension, les douaniers échangent quelques mots entre eux. Puis, contre toute attente, leurs visages se détendent.
Ils nous rendent nos documents.
« You can go. »
Quelques instants plus tard, Cricri et Ma Réglisse franchissent le poste frontière sans la moindre difficulté.
En reprenant la route, une question me traverse l’esprit.
Était-ce simplement un concours de circonstances… ou mon allure, mes dreadlocks et mon style ont-ils contribué à éveiller leur méfiance ?
Cette scène fait remonter un souvenir que je croyais oublié. En 1987, lors de mon premier voyage en Yougoslavie, j’avais passé trois jours en cellule. Une autre époque. Une autre histoire. Peut-être qu’un jour, elle méritera elle aussi d’être racontée.
Mais, pour l’heure, une décision s’impose.
Devons-nous poursuivre notre itinéraire en Bosnie-Herzégovine, avec au programme la célèbre Sniper Tower de Mostar et la piste olympique de bobsleigh de Trebević, ou renoncer et retourner en Croatie ?
La nuit porte conseil.
Nous trouvons finalement refuge dans le petit village de Zvirići, en Bosnie-Herzégovine à quelques kilomètres des impressionnantes chutes de Kravica. Le grondement de l’eau remplace peu à peu le stress de cette journée hors du commun. Demain sera un autre jour… et peut-être le début d’une nouvelle aventure.







