Shepard Fairey à Lisbonne
Figure incontournable de l’art urbain contemporain, Shepard Fairey, alias *Obey Giant, s’est imposé comme l’un des artistes les plus influents de sa génération en détournant les codes de la propagande politique et publicitaire. Né à Charleston et formé à la Rhode Island School of Design, il se fait connaître dès la fin des années 1980 avec la campagne virale André the Giant Has a Posse, devenue le projet conceptuel Obey.
À travers affiches, pochoirs et collages répétés dans l’espace public, Fairey développe un langage visuel puissant, engagé et immédiatement reconnaissable.
Son œuvre la plus célèbre, l’affiche *Hope réalisée pour la campagne présidentielle de Barack Obama en 2008, consacre définitivement son passage de la rue à la renommée mondiale.

*👉 En savoir plus sur le projet Obey Giant et l’affiche Hope
Lisbonne : Trois fresques, deux soldats et une femme qui vole la vedette
Lisbonne aime les murs qui parlent. Et quand Shepard Fairey s’en mêle, ils ne se contentent pas de murmurer : ils proclament, ils revendiquent, ils affichent. Il a laissé dans la capitale portugaise trois fresques majeures. Deux en solo, déjà très impressionnantes. Et une troisième, réalisée avec Vhils, qui, sans la moindre gêne, vole la vedette aux deux autres.
Le soldat à la rose — la révolution en version pacifique.
La première fresque montre une figure devenue mythique dans l’univers de Shepard Fairey :
👉 un soldat tenant une rose rouge à la place d’une arme prête à tirer.
Uniforme impeccable, posture martiale, regard tourné vers l’horizon… mais au bout du fusil, ce n’est pas la guerre qui s’annonce, c’est une fleur.
Le message est limpide :
la paix est plus puissante que les armes.

Cette image est l’une des signatures de l’artiste. Elle détourne l’imagerie militaire et la transforme en symbole de résistance non violente. Une esthétique de propagande, mais pour une cause inverse : celle de l’humanisme.
À Lisbonne, impossible de ne pas y voir un hommage direct à la Révolution des Œillets de 1974, quand les soldats portugais renversèrent la dictature avec des fleurs dans les canons de leurs fusils. Une révolution sans bain de sang. Juste des œillets rouges et beaucoup de courage.
Ici, le soldat ne menace personne. Il nous rappelle simplement que parfois, la plus belle des armes est une rose.
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Cette fresque faisait partie de ces images qui marquent durablement une ville… et ceux qui la découvrent.
Lorsqu’elle a été recouverte en 2020, ce fut déjà un choc. Comme si l’on avait fait taire une voix, effacé un message, gommé une page de l’histoire urbaine de Lisbonne.

Mais la blessure la plus profonde est venue en 2022, avec la destruction pure et simple du mur qui la portait.
Là, ce n’est plus seulement une œuvre qui disparaissait, mais son support, sa mémoire, son ancrage dans la ville. Une disparition définitive, sans possibilité de retour, comme si ce soldat pacifiste avait été une seconde fois abattu — cette fois à coups de pelleteuse.

Le soldat monumental — l’icône sur pignon d’immeuble.
Même personnage, autre mise en scène.
Cette fois, le soldat devient gigantesque, peint sur le flanc d’un immeuble, tel une icône révolutionnaire.
Le regard est grave, presque mystique. La rose est brandie comme un étendard. On pense aux grandes affiches soviétiques, aux portraits de héros révolutionnaires, à cette esthétique qui glorifie les figures debout face à l’histoire.
Mais ici encore, Fairey détourne les codes :
ce héros ne promet ni victoire militaire, ni conquête, ni domination.
Il proclame simplement que la paix peut être une révolution.
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Lisbonne, ville de mémoire politique, lui offre un décor parfait.
La fresque avec Vhils — quand le mur devient sculpture.
Et puis il y a la troisième œuvre.
Celle qui met tout le monde d’accord.
Celle qui attire immédiatement l’œil.
Celle qui vole la vedette.
Cette fresque est née de la rencontre entre deux approches radicalement différentes du street-art :
- Shepard Fairey, qui peint et ajoute de la matière.
- Vhils, qui sculpte et en enlève.
Le résultat : un mur à deux visages.
Un portrait de femme, coupé en deux.
L’œuvre représente le visage d’une femme.
- À gauche, la partie peinte par Shepard Fairey.
Le visage est recouvert de foulards qui dissimulent la bouche et les cheveux. La surface est lisse, graphique, stylisée. On reconnaît immédiatement la patte Obey : aplats de couleurs, lignes nettes, composition maîtrisée. - À droite, la partie sculptée par Vhils.
Le mur est ébréché, creusé, attaqué à la perceuse et au burin. Le visage apparaît dans la matière même du bâtiment. Les traits sont plus bruts, plus organiques, presque archéologiques.
Et c’est là que l’œuvre devient brillante.

Dans la zone peinte, la femme est voilée.
Dans la zone sculptée, son visage se révèle.
Comme si la peinture cachait.
Et que la pierre, elle, révélait.
Deux techniques, une seule œuvre.
Tout est symbole.
Fairey ajoute une couche au mur.
Vhils en enlève.
Fairey couvre.
Vhils met à nu.
Si l’on considère les foulards comme la première couche du dessin, alors Vhils, en retirant la matière, expose le visage de la femme d’une manière totalement absente de la partie peinte.
Le mur devient alors un manifeste artistique :
- peinture contre sculpture
- surface contre profondeur
- affichage contre révélation
- image contre matière.
Deux visions du street-art qui dialoguent sur un même mur.
Conclusion — Lisbonne comme galerie à ciel ouvert
Avec ces trois fresques, Shepard Fairey inscrit Lisbonne dans la grande cartographie mondiale du street-art engagé.
Deux soldats pacifistes qui rappellent que la liberté peut se gagner sans tirer.
Et une femme monumentale, née de la rencontre entre peinture et sculpture, qui prouve que les murs ont parfois plus de choses à dire que bien des discours.
À Lisbonne, Fairey ne se contente pas de décorer la ville.
Il lui parle.
Et la ville, manifestement, l’écoute.









