De Belém à Alto da Ajuda : une traversée impériale et artistique à Lisbonne
Lisbonne a ce talent rare : celui de faire dialoguer les siècles en quelques kilomètres de marche. Il suffit parfois de suivre le fil du Tage, puis de grimper doucement vers les collines, pour passer des caravelles aux fresques géantes, des palais aux murs peints.
C’est exactement ce que nous avons fait ce jour-là, en partant de Belém pour rejoindre les hauteurs d’Ajuda, là où le street-art a élu domicile.
La Tour de Belém, première image du voyage
Impossible de commencer ailleurs que devant la Tour de Belém.

Dressée au bord du Tage depuis le XVIᵉ siècle, elle fut à la fois forteresse défensive et symbole de puissance maritime. Dernière vision du Portugal pour les navigateurs quittant le port, première silhouette aperçue au retour.
Son style manuélin, avec cordages sculptés, sphères armillaires et motifs exotiques, raconte déjà l’âge d’or des découvertes. Elle n’est pas immense, mais elle impose. Elle résume à elle seule l’âme maritime du pays.
🦝 Le raton laveur de Bordalo II, conscience écologique au bord du Tage
Entre la solennelle Tour de Belém et la majesté du Monastère des Hiéronymites, un visage inattendu attire le regard : un immense raton laveur surgissant d’un mur.
Cette œuvre est signée Bordalo II.
Connu pour ses sculptures murales réalisées à partir de déchets industriels — plastique, métal, pare-chocs, tuyaux — l’artiste transforme les rebuts de notre société en animaux monumentaux. Son message est clair : ce que nous jetons finit par nous regarder.
Le raton laveur, avec ses yeux perçants et sa texture faite d’objets récupérés, semble presque vivant. Il s’inscrit dans cette série engagée que l’artiste appelle « Big Trash Animals ».

Placée ici, entre deux symboles de la grandeur passée du Portugal, l’œuvre agit comme un rappel contemporain : autrefois conquérant des océans, le pays — comme le reste du monde — doit aujourd’hui composer avec les conséquences de la modernité.
Un contraste puissant.
Et une transition parfaite entre l’histoire et le présent.
Le Monastère des Hiéronymites – Musée National de Archéologie – Musée de la Marine
À quelques pas, le Monastère des Hiéronymites déploie son cloître spectaculaire.
Chef-d’œuvre du style manuélin, il semble ciselé comme un ouvrage d’orfèvre. Chaque colonne, chaque arc est un hommage aux grandes explorations. La lumière glisse entre les galeries et le silence impose naturellement le respect.
On sent ici que la foi et la mer marchaient main dans la main.
Carrosses, modernité et électrochoc artistique
À quelques pas, changement d’ambiance avec le Musée national des Carrosses.
Dorures, sculptures, fastes royaux sur roues. On imagine les cortèges officiels, les ambassadeurs, les cérémonies grandioses.
Puis, rupture.
Le Musée Berardo, installé au Centro Cultural de Belém, propulse le visiteur au XXe siècle.
Surréalisme, pop art, minimalisme… Ici, les œuvres interrogent, provoquent, séduisent.
Après les rois et les navigateurs, place aux artistes qui ont redessiné notre regard sur le monde.
Belém n’est pas figé dans le passé. Il dialogue avec le présent.
Le MAAT et la cathédrale industrielle
En longeant le fleuve, le MAAT – Musée d’Art, Architecture et Technologie déploie sa silhouette ondulante.
Une vague blanche posée au bord du Tage. On grimpe sur son toit pour admirer le pont du 25 Avril et le fleuve scintillant.
Juste à côté, le Musée de l’Électricité impressionne par son gigantisme industriel. Turbines, chaudières, briques rouges : une cathédrale dédiée à l’énergie.
Lisbonne sait décidément changer de décor en quelques mètres.
Parenthèse tropicale au Jardin Botanique
À deux pas du Monastère des Hiéronymites, le Jardin Botanique Tropical offre une respiration bienvenue entre deux monuments majestueux.





Sur le papier, tout y est : un vaste espace vert, une grande diversité de plantes venues d’anciennes colonies portugaises, des allées ombragées propices à la flânerie. On y croise même des paons en liberté, qui ajoutent une touche presque théâtrale à la promenade. Avec des enfants, l’endroit a de quoi séduire.

L’entrée est normalement payante (5 € pour les adultes, 2,50 € pour les étudiants — pour une raison mystérieuse, nous n’avons rien payé), mais le lieu promet un moment de calme en plein cœur de Belém.
Et pourtant…
Le jardin porte les traces du temps. Certaines serres sont brisées, la végétation reprend ses droits, plusieurs espaces semblent à l’abandon. Il est indiqué qu’une rénovation est en cours, mais sur place, difficile d’en percevoir les signes concrets.








Ce contraste donne au lieu une atmosphère particulière. À la fois charmant et mélancolique. Luxuriant et fragile.
Un jardin qui respire encore, mais qui attend visiblement un second souffle.
Mais avant de grimper… parlons choses sérieuses
Car oui, je suis gourmand.
Et à Belém, il est impensable de repartir sans goûter à la spécialité locale : les Pastel de nata.

Une petite tartelette feuilletée garnie de crème au flan vanillé, légèrement caramélisée sur le dessus. On la saupoudre de cannelle et de sucre glace.
On croque.
Le feuilletage craque, la crème est tiède, douce, presque indécente.
Officiellement, c’est une pause.
En réalité, c’est un moment stratégique indispensable à toute exploration culturelle.
L’ascension vers Ajuda
La colline se mérite. Les jambes chauffent.
Le Palais National d’Ajuda domine la ville. Ancienne résidence royale, il impressionne par sa monumentalité et la solennité de ses salles. Escaliers d’honneur, salons diplomatiques, salles du trône : ici, le protocole était roi.

Depuis les hauteurs, la vue s’ouvre sur le Tage et les toits lisboètes.
Un regard vers la Torre Paroquial
En face le palais, un dernier regard se pose sur la Torre Paroquial da Ajuda. .
Également appelée « Tour du Coq », ce clocher de style baroque tardif fut construit au XVIIIᵉ siècle. Il se dresse face au Palais d’Ajuda, sur un site chargé d’histoire : c’est ici qu’avait été installée la grande tente royale où la famille monarchique s’était réfugiée après le terrible tremblement de terre de 1755.

À défaut d’être monumentale, la tour est symbolique. Elle rappelle que le quartier d’Ajuda fut, un temps, le centre provisoire du pouvoir royal.


Depuis ses abords, Lisbonne s’étire doucement vers le Tage.
La ville se contemple toujours mieux depuis ses hauteurs — et ce clocher marque déjà la transition entre Belém et l’Ajuda plus confidentielle.
Le bairro 2 de Maio da Ajuda, galerie à ciel ouvert
Et puis soudain, changement d’époque.
On quitte les palais pour les immeubles.
On quitte les dorures pour les bombes de peinture.
On quitte les rois pour les artistes.

Dans le Bairro 2 de Maio, quelques fresques monumentales recouvrent les façades. Elles ne sont pas nombreuses, mais elles sont gigantesques. Des œuvres visibles de loin, qui transforment ce quartier populaire en galerie à ciel ouvert.
Un final parfait pour une journée qui aura traversé Lisbonne de ses fastes impériaux à sa création urbaine contemporaine.
Une journée, plusieurs siècles
Ce parcours, c’est Lisbonne condensée :
- L’empire maritime
- La royauté
- L’industrie
- L’art moderne
- Le street-art
- Et, bien sûr… le pastel de nata
Une traversée complète, du fleuve aux collines, de la mémoire à la création contemporaine.












































