Canal du midi,  Narbonne

1907 : La Révolte des Gueux ou l’histoire d’un Midi en feu

Le 11 mars 1907, le destin du Languedoc bascule. Ce jour-là, dans le petit village d’Argelliers (orthographié ainsi à l’époque), un cafetier-vigneron nommé Marcelin Albert prend la tête d’un petit groupe de 87 viticulteurs. Leur objectif : marcher jusqu’à Narbonne pour hurler leur misère aux députés. Personne ne se doute alors que cette étincelle va déclencher la plus grande révolte sociale du début du XXe siècle en France, mobilisant des centaines de milliers de personnes et faisant trembler la République.

1. Les Causes : Pourquoi le Midi crève-t-il de faim ?

Au début des années 1900, le Languedoc vit exclusivement de la vigne. C’est une monoculture absolue. Or, depuis 1900, les cours du vin se sont effondrés : le prix du muid de vin passe de 30 francs à moins de 4 francs. Les vignerons ne vendent plus, les ouvriers agricoles ne sont plus payés, les commerces font faillite. Le Midi a faim.
Trois facteurs principaux expliquent ce désastre :

  • La surproduction mécanique : Après la crise du phylloxéra (un pucerons ravageur), le vignoble a été replanté en masse dans les plaines avec des cépages à gros rendement (comme le Aramon). Le vin coule à flots, mais il est de piètre qualité.
  • La fraude et le vin « artificiel » : C’est le grand coupable désigné par les vignerons. Pour ravitailler le pays pendant la crise du phylloxéra, l’État a autorisé la fabrication de « vins » de seconde zone : des vins de sucre, de raisins secs ou coupés à l’eau.
  • La chaptalisation légale : Une loi de 1903 sur le sucrage permet d’augmenter artificiellement le degré d’alcool des petits vins du Nord de la Loire, leur permettant de concurrencer déloyalement les vins naturels du Midi.

2. Le Comment : L’engrenage d’une mobilisation unique

Le mouvement d’Argelliers se distingue par une organisation pacifique, unitaire et transpartisane. Marcelin Albert réussit le tour de force d’unir les grands propriétaires royalistes, les petits vignerons et les ouvriers agricoles socialistes sous un seul mot d’ordre : le pain et le vin naturel.
Le « Comité d’Argelliers » (ou Comité de défense viticole) met en place une stratégie de meetings itinérants chaque dimanche. La mécanique est d’une efficacité redoutable, les foules doublant d’une semaine à l’autre :

  • 11 mars (Narbonne) : 87 pionniers.
  • 24 mars (Bize-Minervois) : 300 personnes.
  • 7 avril (Ouveillan) : 1 000 personnes.
  • 21 avril (Capestang) : 15000 personnes.
  • 12 mai (Béziers) : 150 000 personnes.
  • 2 juin (Carcassonne) : 250 000 personnes.
  • 9 juin (Montpellier) : Le paroxysme. Plus de 600 000 personnes envahissent la place de la Comédie. C’est la moitié de la population de la région qui est dans la rue.
    Devant le silence du gouvernement parisien dirigé par Georges Clemenceau, les vignerons lancent un ultimatum : si l’État ne vote pas une loi contre la fraude d’ici le 10 juin, le Midi entre en grève de l’impôt et les municipalités démissionnent en masse. Le 10 juin, l’ultimatum expire. Le Midi déclare la désobéissance civique.

3. La Dérive : Sang, trahison et mutinerie

Face à la paralysie totale du Sud, Clemenceau commet l’erreur d’envoyer l’armée pour rétablir l’ordre et faire arrêter les leaders du Comité d’Argelliers. C’est le début de la dérive violente.

Le sang coule à Narbonne (19 et 20 juin)

Le 19 juin, l’arrestation des membres du comité provoque des émeutes à Narbonne. Les soldats du 139e régiment d’infanterie, retranchés dans l’hôtel de ville, tirent sur la foule : un mort.
Le lendemain, le 20 juin, la tension est à son comble. Le sous-préfet panique, la troupe tire à nouveau sur les boulevards de Narbonne. Cinq personnes sont tuées, dont une jeune fille de 20 ans, Églantine Blaise, simple spectatrice. Le Midi est sous le choc, la colère est noire.

La Mutinerie des « Pioupious » du 17e

Clemenceau a déplacé le 17e régiment d’infanterie de ligne de Béziers vers Agde pour éviter qu’ils ne fraternisent avec la population. Peine perdue : ces soldats sont des appelés locaux, des fils de vignerons. En apprenant la fusillade de Narbonne, 500 soldats du 17e se mutinent.
Ils pillent l’armurerie, parcourent les 50 kilomètres à pied de nuit et reviennent à Béziers. Le 21 juin, au matin, ils s’installent sur les allées Paul Riquet, mettent crosse en l’air, soutenus et nourris par une population en liesse. La République frôle l’insurrection militaire.

Le piège de Clemenceau et la chute du « Rédempteur »

Marcelin Albert, qui a échappé aux arrestations, se rend clandestinement à Paris pour rencontrer Clemenceau le 23 juin. C’est le tournant psychologique. Albert, homme naïf et christique, est impressionné par le « Tigre ». Clemenceau lui promet de faire voter la loi contre la fraude si Albert calme les esprits. À la fin de l’entretien, Albert avoue n’avoir pas un sou pour payer son billet de retour. Clemenceau lui glisse un billet de 100 francs.
C’est un piège machiavélique. Dès qu’Albert part, Clemenceau distille l’information aux journaux : le chef des rebelles a été acheté par le gouvernement. De retour dans le Midi, Marcelin Albert est hué, traité de traître et de vendu. Le « Rédempteur » est brisé politiquement, contraint de se cacher.

4. L’Épilogue : Ce qu’il en reste

Malgré la tragédie et le complot politique, la révolte des gueux a atteint ses objectifs techniques. Pressé par l’urgence de la situation, le Parlement adopte à la hâte les lois des 29 juin et 15 juillet 1907 :

  1. Le sucrage des vins est fortement taxé et réglementé.
  2. L’obligation de déclarer les récoltes est instaurée.
  3. La falsification et le mouillage (coupage à l’eau) deviennent sévèrement punis.
    Pour pérenniser cette victoire et protéger leurs prix, les vignerons s’unissent en créant la Confédération Générale des Vignerons du Midi (CGV) et développent massivement le système des caves coopératives, qui façonnera le paysage social et architectural du Languedoc pour le siècle à venir.
    Le 11 mars 1907 reste gravé dans la mémoire locale comme le jour où les exclus de la République se sont levés pour exiger la dignité de leur travail, léguant au Midi une culture de la lutte et de la solidarité paysanne.