Le jour où Narbonne a détruit son « Hymne au soleil »
Le 10 juillet 2026 restera une date que les amoureux du patrimoine narbonnais n’oublieront pas.
Ce jour-là, L’Hymne au soleil, œuvre monumentale de Jean Camberoque, a disparu sous les engins de démolition. En quelques heures, près de soixante années d’histoire artistique se sont effacées, laissant derrière elles un vide bien plus grand qu’un simple mur.
Pour beaucoup, ce n’était qu’une façade en béton. Pour d’autres, c’était une œuvre majeure de l’un des plus grands artistes que l’Aude ait connus.
Une œuvre née avec la lumière
Réalisée dans les années 1960 pour les bâtiments d’EDF, rue Guiraud-Riquier à Narbonne, L’Hymne au soleil n’était pas une décoration.
Jean Camberoque avait imaginé une sculpture monumentale directement taillée dans le béton. Ses reliefs profonds captaient la lumière du soleil, faisant évoluer l’œuvre au fil des heures. Le matin, les ombres révélaient certains volumes. À midi, elles s’effaçaient presque totalement. En fin de journée, elles redessinaient l’ensemble sous un nouveau visage.

L’œuvre vivait grâce au soleil. Son titre prenait alors tout son sens.
Jean Camberoque, un artiste majeur de l’Aude
Né en 1917 à Carcassonne, Jean Camberoque a profondément marqué le paysage artistique de notre région.
Peintre, sculpteur, céramiste et créateur de nombreuses œuvres monumentales, il a laissé son empreinte dans plusieurs villes d’Occitanie.
À Narbonne, son travail est encore visible au lycée Docteur-Lacroix, à l’École maternelle Jules-Ferry ou encore à Narbonne-Plage.

Je pense que son ambition était simple : faire sortir l’art des musées pour l’intégrer à la ville et au quotidien.
Des décennies avant que l’on parle d’art urbain ou de street art, Camberoque transformait déjà les murs en œuvres monumentales accessibles à tous.
Une destruction qui interroge
La disparition de L’Hymne au soleil dépasse le simple cadre d’une démolition immobilière.
Elle pose une question essentielle.
Comment une œuvre de cette importance a-t-elle pu disparaître sans être sauvée, déplacée ou intégrée au nouveau projet ?
Partout en France, des sculptures monumentales sont déposées, restaurées puis réinstallées lorsqu’un bâtiment est détruit. Cela demande de la volonté, des moyens et une véritable conscience patrimoniale.
À Narbonne, cette solution n’a pas été retenue.
Le soleil imaginé par Camberoque s’est définitivement éteint.
Un paradoxe narbonnais
Depuis quelques années, Narbonne connaît un formidable renouveau artistique.
Les fresques monumentales se multiplient. Elles embellissent les quartiers, racontent des histoires et attirent les regards. La ville affiche clairement sa volonté de développer l’art dans l’espace public.
👉 Voir l’article sur les fresques Narbonnaise
Et pourtant…
L’une des œuvres monumentales les plus emblématiques du XXᵉ siècle a disparu.
Le contraste est saisissant.
Nous célébrons les artistes contemporains, mais nous avons laissé disparaître l’un de ceux qui avait ouvert la voie il y a plus d’un demi-siècle.
Le patrimoine du XXᵉ siècle est-il moins important ?
Les monuments médiévaux sont protégés.
Les églises sont restaurées.
Les hôtels particuliers sont sauvegardés.
Mais qu’en est-il des œuvres du XXᵉ siècle intégrées à l’architecture ?
Parce qu’elles sont plus récentes, elles semblent parfois moins précieuses. Pourtant, elles racontent elles aussi une époque, une vision artistique et une manière d’habiter la ville.
Une fois détruites, il ne reste que des photographies.
Et beaucoup de regrets.
Ne pas oublier
Aujourd’hui, L’Hymne au soleil n’existe plus.
Mais son histoire mérite d’être racontée.
Car protéger le patrimoine ne consiste pas seulement à conserver les pierres anciennes. C’est aussi reconnaître la valeur des créations plus récentes avant qu’il ne soit trop tard.
Peut-être que la disparition de cette œuvre servira au moins de leçon.
La prochaine fois qu’un projet menacera une création artistique intégrée à notre paysage, espérons que la question ne sera plus : « Peut-on la démolir ? »
Mais plutôt :
« Comment pouvons-nous la sauver ? »
Mon avis
Sauf erreur de ma part, il aurait été nécessaire de distinguer la propriété du sol de la propriété de l’œuvre.
Si cette sculpture avait bien été réalisée dans le cadre du « 1 % artistique », elle avait été financée à une époque où EDF avait le statut d’établissement public. Elle ne constituait donc pas nécessairement un simple élément décoratif privé, mais pouvait relever d’une commande artistique liée à un établissement public et être intégrée à son patrimoine.
Il aurait donc été important de vérifier précisément dans quel cadre cette œuvre avait été commandée, qui en était juridiquement propriétaire, et si des dispositions particulières ou un transfert de propriété avaient accompagné l’évolution du statut d’EDF puis la cession du terrain au promoteur privé.
La question n’était donc pas uniquement celle de la propriété du terrain, mais également celle du statut juridique de l’œuvre elle-même et des éventuelles obligations liées à sa conservation, sa protection ou sa dépose.
La destruction de cette sculpture semble donc soulever, à tout le moins, une question de vigilance quant à la préservation d’une œuvre qui pouvait présenter un intérêt patrimonial. Avant sa démolition, il aurait été souhaitable que ces éléments soient clairement établis.
Dans les années 1960, le « 1 % artistique » (ou 1 % culturel) était une politique publique française destinée à intégrer l’art dans les constructions financées par l’État.
Le principe était simple : réserver environ 1 % du coût d’une construction publique neuve à la commande ou à l’achat d’une œuvre d’art destinée à être installée dans ce bâtiment ou ses abords. L’idée était de faire entrer l’art dans la vie quotidienne, notamment dans les écoles, universités, hôpitaux, administrations, équipements sportifs, etc., et pas seulement dans les musées ou les galeries.
Le dispositif a été créé en 1951 pour les établissements scolaires, puis élargi progressivement, notamment dans les années 1960. Il a connu un grand développement sous la présidence de Georges Pompidou, avec une volonté de rapprocher l’art moderne du grand public.
Concrètement, cela a donné naissance à de nombreuses œuvres :
- sculptures installées dans les cours d’écoles ou sur les places publiques ;
- mosaïques, fresques, vitraux ;
- installations intégrées à l’architecture.
Le principe était aussi de faire dialoguer l’artiste, l’architecte et le lieu. Ce n’était donc pas simplement « accrocher un tableau au mur », mais penser une œuvre qui fasse partie du bâtiment.
C’est un ancêtre direct de certaines politiques actuelles de commande publique artistique. Beaucoup de fresques, sculptures et œuvres monumentales que l’on découvre aujourd’hui dans les villes françaises viennent de cette volonté de mettre « un peu d’art dans le béton » 🎨.
Le 1 % artistique était financé par le maître d’ouvrage du bâtiment, c’est-à-dire la personne publique qui faisait construire l’équipement.
Dans la pratique :
- État : pour les bâtiments construits par les ministères (écoles nationales, universités, administrations, etc.), le financement venait du budget de l’État.
- Collectivités territoriales (communes, départements, régions) : lorsqu’elles construisaient une école, une mairie, une médiathèque, un collège ou un équipement public, elles intégraient le coût du 1 % dans le budget de construction.
- Établissements publics : certains organismes publics pouvaient également être concernés.
L’argent n’était donc pas une taxe payée directement par les citoyens, ni une subvention séparée versée aux artistes : il était prélevé sur le budget global de l’opération immobilière. Une partie du coût de construction était réservée à une commande artistique.
Par exemple, pour un bâtiment public coûtant 10 millions de francs à l’époque, une enveloppe d’environ 100 000 francs pouvait être consacrée à une œuvre (selon les règles et plafonds applicables).
Le choix de l’artiste n’était généralement pas fait seul par l’architecte : il passait par une commission associant représentants de l’État ou de la collectivité, architecte, personnes qualifiées du monde de l’art, afin de choisir une œuvre adaptée au lieu.
C’est un dispositif qui explique pourquoi, en se promenant dans certaines écoles, cités universitaires ou équipements des années 1960-1970, on tombe parfois sur des sculptures ou fresques modernes qui semblent surgir au milieu du béton comme des petits fragments d’avant-garde oubliés.
En 1970, EDF (Électricité de France) était bien un établissement public à caractère industriel et commercial (EPIC), créé en 1946 après la nationalisation de l’électricité et du gaz.
Mais pour une œuvre réalisée sur un bâtiment EDF en 1970, il faut distinguer plusieurs choses :
- Si l’œuvre a été commandée dans le cadre du « 1 % artistique » : elle est généralement considérée comme une œuvre appartenant au patrimoine public, car elle a été financée par un organisme public et intégrée à un bâtiment public. Elle reste toutefois attachée au bâtiment ou au site pour lequel elle a été créée.
- Si EDF a commandé l’œuvre directement hors du 1 % (par mécénat, décoration interne, commande spécifique, etc.) : l’œuvre pouvait appartenir au patrimoine propre d’EDF, qui était une personne publique à l’époque. Ce n’était donc pas une œuvre privée au sens habituel, même si elle n’était pas forcément dans le domaine public de l’État ou d’une collectivité.
- Si le bâtiment EDF a ensuite été vendu ou privatisé dans son usage, la situation peut devenir plus complexe : il faut regarder les actes de propriété, les conditions de cession et le statut de l’œuvre.
Donc, une fresque ou sculpture réalisée sur une construction EDF en 1970 n’est a priori pas une œuvre privée, mais plutôt une œuvre liée à un patrimoine public ou à celui d’un établissement public. La question décisive est de savoir dans quel cadre elle a été financée et commandée (1 % artistique ou commande classique EDF).
























