2eme jour en Croatie
La nuit porte conseil.
Après une nuit de repos, nous en avions clairement besoin. La précédente avait été courte, presque inconfortable, passée sur les banquettes du ferry entre Bari et Dubrovnik. Et la journée qui venait de s’écouler… difficile de la qualifier autrement qu’éprouvante. Entre les frontières, les incompréhensions et cette tension permanente qui colle encore un peu à la peau, on se dit qu’au final, ce sont aussi ces moments-là qui restent gravés.
Au petit matin, l’ambiance est différente. Plus calme. Plus lucide aussi. Le café avalé, les regards échangés suffisent à prendre une décision sans grand débat.
Nous renonçons à poursuivre vers la Bosnie-Herzégovine.
Mostar, la Sniper Tower, la piste olympique de Trebević… tout cela devra attendre une autre fois.
Le voyage prend une autre direction.
Nous choisissons de rester côté Croatie et de continuer notre exploration du littoral et de l’arrière-pays, là où d’autres lieux abandonnés nous attendent.
Avant de reprendre la route vers notre prochaine exploration, nous faisons un détour par les chutes de Kravica.
Après les émotions de la veille, le contraste est saisissant. Ici, il n’y a ni postes frontières, ni bâtiments éventrés, ni traces de guerre. Seulement le bruit de l’eau qui couvre tout le reste.
Nichées au cœur d’une végétation luxuriante, les cascades de Kravica déversent leurs eaux turquoise en un immense rideau naturel. L’endroit est presque irréel. Les embruns rafraîchissent l’air, les oiseaux remplacent le vacarme des voitures, et, pendant quelques instants, le temps semble ralentir.
Nous prenons le temps de nous promener au bord de l’eau, d’admirer le paysage et de profiter de cette parenthèse inattendue. Dans un voyage consacré aux lieux abandonnés, ces moments de nature sont précieux. Ils rééquilibrent le regard et rappellent que les Balkans ne sont pas seulement une terre de ruines, mais aussi une région d’une beauté exceptionnelle.
Revigorés par cette halte, nous reprenons la route en direction de la Croatie.
Notre prochaine destination nous entraîne une nouvelle fois dans un univers bien différent. Un ancien sanatorium abandonné au bord de l’Adriatique nous attend. Mais, comme souvent, le plus beau du voyage se trouve aussi entre deux destinations.
Nous quittons les chutes de Kravica pour retrouver la côte dalmate.
Notre première halte est Blace, un paisible village posé au bord de l’estuaire de la Neretva. Ici, les eaux douces du fleuve rencontrent la mer dans un paysage de roselières, de vergers et de petites embarcations de pêche. L’atmosphère est sereine, bien loin de l’agitation des grandes stations balnéaires.
Quelques kilomètres plus loin, nous arrivons à Ploče. Souvent réduite à son imposant port industriel, la ville réserve pourtant quelques belles surprises. En quittant les quais et le vieux port, certains quartiers résidentiels dominent la mer et offrent de magnifiques points de vue sur les îles de l’Adriatique. Une autre facette de Ploče, plus discrète et plus élégante.
La route Adriatique poursuit ensuite son ruban au pied des montagnes du Biokovo. À chaque virage, le panorama semble plus spectaculaire que le précédent.
Nous faisons alors un détour vers un lieu peu connu : Stara Podaca.
Accroché au flanc de la montagne, ce village abandonné exerce un charme presque magnétique. L’ascension demande un peu d’effort, mais la récompense est à la hauteur. Les maisons de pierre, désertées depuis longtemps, racontent une autre manière de vivre sur cette côte dalmate. Au cœur du hameau se dresse l’église Saint-Jean, dont les origines remontent au XIIᵉ siècle. Juste au-dessus, les vestiges d’une ancienne forteresse offrent un panorama exceptionnel sur la mer Adriatique. Ici, le silence n’est rompu que par le vent qui traverse les ruelles de pierre. On a le sentiment de visiter un village qui s’est simplement endormi.
Nous reprenons ensuite la route jusqu’à Zaostrog, où le monastère franciscain constitue une halte aussi inattendue qu’enrichissante. Derrière son église se cache un petit musée, installé dans les bâtiments conventuels. Manuscrits, objets religieux, œuvres d’art et témoignages de l’histoire locale s’y côtoient dans une ambiance paisible. L’entrée est modeste, mais elle contribue à préserver ce patrimoine remarquable, ce qui donne encore plus de sens à la visite.
Puis vient Drvenik, blotti entre la montagne et la mer. Plutôt que de poursuivre tranquillement par la route côtière, nous décidons, avec Théo, de céder à notre curiosité.
Au-dessus de Drašnice, une piste de terre s’élève vers les pentes du massif du Biokovo. Sans vraiment savoir où elle nous mènera, nous nous y engageons. Le chemin devient rapidement plus étroit et plus chaotique, serpentant entre les pierres, les pins et les anciens murets de pierre sèche.
Très vite, nos efforts sont récompensés. Le point de vue de Drašnice offre un panorama exceptionnel. En contrebas, les eaux cristallines de l’Adriatique s’étendent à perte de vue, ponctuées par les îles de Hvar et de Brač. Les petits villages côtiers semblent miniatures, écrasés entre la montagne et la mer.
Nous poursuivons cette piste, loin de la circulation et de l’animation du littoral. À chaque virage, un nouveau paysage s’offre à nous. Cette route oubliée, parfois plus proche du chemin que de la chaussée, nous donne l’impression d’explorer une autre Croatie, plus sauvage, plus secrète.
Tout au long du parcours, un nombre incalculable de ruines jalonne les pentes du Biokovo. Anciennes maisons de pierre, bergeries, murs effondrés… Certaines ont été abandonnées par l’exode rural, d’autres portent encore les blessures des conflits qui ont marqué cette région. Ici, le paysage est magnifique, mais il conserve les stigmates d’une histoire tourmentée. La nature recouvre lentement les cicatrices, sans jamais parvenir à les effacer complètement.
Finalement, la piste redescend progressivement vers la côte et nous rejoint Podgora.
Nous retrouvons alors la route Adriatique qui nous conduit jusqu’à Makarska, l’une des plus belles stations balnéaires de la côte croate. Son port animé, sa promenade bordée de palmiers et les impressionnantes falaises du Biokovo qui dominent la ville composent un décor spectaculaire, où la montagne semble plonger directement dans la mer.
Après cette matinée riche en découvertes, nous nous accordons une pause bien méritée. Installés en terrasse sur le front de mer, nous profitons de l’animation du port autour d’un déjeuner aux saveurs dalmates. Les bateaux de plaisance se balancent doucement dans le port, les conversations se mêlent au chant des mouettes et, l’espace d’un instant, nous oublions les kilomètres parcourus. Ces pauses font aussi partie du voyage. Elles permettent de souffler, d’observer et de s’imprégner de l’atmosphère des lieux avant de reprendre la route.
En début d’après-midi, nous quittons Makarska en longeant une dernière fois le littoral.
Quelques kilomètres plus loin, nous atteignons Krvavica.
À quelques pas de la plage, dissimulé sous les pins, se trouve notre objectif du jour : l’Abandoned Health Resort…
Construit dans les années 1960 comme centre de rééducation pour enfants, ce sanatorium étonne d’abord par son architecture. Sa forme circulaire, résolument moderne pour l’époque, évoque presque un vaisseau spatial posé face à la mer. Aujourd’hui, les couloirs sont silencieux, les chambres ouvertes aux quatre vents et la végétation commence lentement à reprendre ses droits.
Après une matinée à travers villages historiques, monastères et paysages grandioses, l’atmosphère change une nouvelle fois. Ici, tout semble figé. Il ne reste que le bruit des vagues, le parfum des pins et l’étrange sensation que le lieu attend encore les enfants qui ne reviendront jamais.
La visite est relativement rapide. Malgré son architecture singulière et l’émotion que dégage l’endroit, le sanatorium ne demande pas plusieurs heures d’exploration. Nous prenons le temps d’arpenter ses couloirs, d’observer les jeux de lumière qui traversent les ouvertures béantes et d’immortaliser ce lieu suspendu entre mer et abandon.
En quittant Krvavica, nous retrouvons la route Adriatique. En cette fin de mois de novembre, elle nous offre un spectacle dont on ne se lasse pas. À notre gauche, l’Adriatique déroule ses eaux d’un bleu profond, presque irréel sous la lumière automnale. À notre droite, les imposantes falaises du massif du Biokovo dominent la côte avec une majesté presque intimidante.
À cette époque de l’année, la circulation est rare. Les stations balnéaires ont retrouvé leur calme, les plages sont désertes et la route semble nous appartenir. Nous enchaînons les kilomètres au rythme des virages, chaque courbe dévoilant une nouvelle crique, un village accroché au rivage ou une île qui se dessine à l’horizon. Dans cette lumière douce de novembre, les paysages prennent une dimension presque intemporelle. Ici, le trajet n’est pas un simple déplacement : il fait pleinement partie du voyage.
En fin d’après-midi, les premiers quartiers de Split apparaissent. Deuxième ville de Croatie, elle mêle avec une étonnante harmonie l’effervescence d’une grande cité méditerranéenne et un patrimoine exceptionnel dominé par le palais de Dioclétien. Nous nous imprégnons de son ambiance, flânons dans ses ruelles animées avant de reprendre une dernière fois la route.
Le soleil commence à décliner lorsque nous atteignons Trogir.
Quelle merveille…
Entièrement entourée par la mer et reliée au continent par de petits ponts de pierre, cette cité médiévale semble figée dans le temps. Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, elle dévoile un enchevêtrement de ruelles pavées, de palais vénitiens, d’églises romanes et de places où les terrasses s’animent à la tombée du jour.
C’est ici que nous décidons de terminer cette journée. Après les paysages sauvages, les villages perchés, les routes panoramiques et les lieux abandonnés, Trogir nous offre une parenthèse lumineuse. La ville s’illumine doucement, les bateaux regagnent le port et les pierres dorées prennent une teinte chaude sous les derniers rayons du soleil.
Une nouvelle étape s’achève. Demain, d’autres routes, d’autres histoires et d’autres lieux oubliés nous attendent.




