Maison des Trois nourrices Narbonne
Pourquoi trois… alors qu’elles sont cinq ?
À Narbonne, certaines maisons ont un nom qui semble avoir été choisi pour compliquer la tâche des historiens.
C’est le cas de la Maison des Trois Nourrices.
Il suffit pourtant de regarder sa façade pour constater une curieuse anomalie : les fameuses « nourrices » ne sont pas trois, mais cinq.

Ces cinq figures féminines sculptées encadrent une baie de la façade sud. Ce sont des cariatides, inspirées des représentations de Diane d’Éphèse, reconnaissables à leurs formes généreuses. Elles sont surmontées d’un riche décor Renaissance composé de consoles feuillues, de têtes de lions tenant des guirlandes et d’autres motifs sculptés.

Alors pourquoi avoir retenu le nombre trois ?
La réponse la plus vraisemblable ne se trouve pas sur la façade, mais juste à côté.
À une dizaine de mètres au nord de la parcelle se trouvait autrefois une maison connue sous le nom d’hôtel des Trois Rois. Elle appartenait au même propriétaire. À cette époque, il n’existait pas encore de système d’adresses comparable au nôtre : pour désigner un bâtiment, on utilisait naturellement un élément remarquable du quartier. Le nom des « Trois » aurait ainsi été conservé dans l’appellation de la maison, tandis que les cinq cariatides lui auraient donné son surnom de « Nourrices ».
Bref, cinq nourrices, mais trois rois. Narbonne avait déjà le sens de la mise en scène.
Une maison Renaissance… mais pas seulement
La façade que nous admirons aujourd’hui porte la date 1558. Elle constitue l’un des témoignages les plus remarquables de l’architecture civile Renaissance à Narbonne.
Mais réduire la maison à cette seule date serait trompeur.
L’étude du bâtiment réalisée avant sa restauration a révélé un véritable mille-feuille architectural. L’édifice actuel juxtapose des constructions appartenant à plusieurs périodes : Moyen Âge, Renaissance, XVIIIe-XIXe siècles et XXe siècle. Les parties les plus anciennes sont donc antérieures de plusieurs siècles à la magnifique façade Renaissance.
La maison se trouvait dans le quartier du Bourg, à proximité des anciennes portes Saint-Paul et de Perpignan. Le secteur était alors particulièrement animé et accueillait plusieurs auberges et hôtelleries. La Maison des Trois Nourrices s’inscrivait donc dans un environnement où voyageurs, commerçants et habitants se croisaient quotidiennement.
1558 : Narbonne adopte les codes de la Renaissance
Au XVIe siècle, le bâtiment est profondément remanié.
La nouvelle architecture affiche alors tout ce que la Renaissance aime montrer : colonnes corinthiennes, guirlandes, rinceaux, consoles végétales, têtes de béliers et de lions, sans oublier les cinq imposantes cariatides.
La façade est d’une richesse presque démonstrative. Elle témoigne de l’influence de la Renaissance italienne sur l’architecture privée du Languedoc. Les Amis des Musées de Narbonne rapprochent notamment son décor de la manière des Bachelier, famille de maîtres maçons et architectes active à Toulouse, notamment à l’hôtel du Vieux-Raisin.

Et derrière cette profusion décorative, il ne faut pas oublier que nous sommes devant une demeure privée. Ce n’est donc pas un palais épiscopal ni un monument religieux : c’est une maison particulière qui affiche avec une certaine assurance le rang et la réussite de ses propriétaires.
Une maison qui change de vie
Les siècles passent et la demeure se transforme.
Aux XVIIIe et XIXe siècles, l’intérieur est largement remanié. Des cheminées en marbre, des plafonds en plâtre, des corniches et des rosaces viennent recouvrir en partie les dispositions plus anciennes.
Mais c’est surtout le rez-de-chaussée qui va connaître une nouvelle vie.
La Maison des Trois Nourrices devient une hôtellerie.
Une ancienne carte postale datée de 1910 porte d’ailleurs très clairement la mention : « 11 NARBONNE – L’Hôtellerie des Trois-Nourrices »
La photographie montre également les publicités peintes ou affichées sur la façade, notamment celles de liqueurs, témoignage très concret de l’époque.


La maison n’est donc plus seulement une demeure Renaissance admirée pour ses sculptures. Elle participe désormais à la vie commerciale et à l’activité quotidienne du quartier.
Puis viennent les boulangers
Et c’est là que les photographies anciennes que j’ai retrouvées deviennent particulièrement intéressantes.


Plusieurs vues montrent le rez-de-chaussée occupé par des boulangeries, avec notamment les enseignes « Boulangerie Souques » et « Boulangerie Nadal ».

Ces photographies constituent des témoignages iconographiques précieux de l’évolution du bâtiment.
La Ville de Narbonne confirme d’ailleurs officiellement qu’« au rez-de-chaussée se tenait autrefois le fournil d’un boulanger ».
L’histoire commerciale du bâtiment ne s’arrête donc pas à l’hôtellerie. La maison va connaître une longue période consacrée à la boulangerie.
Et cette activité est encore bien présente à la fin du XXe siècle.
Lorsque la Ville de Narbonne acquiert la Maison des Trois Nourrices en 1987, celle-ci est toujours occupée par une boulangerie-pâtisserie.
Ainsi, derrière les cinq cariatides Renaissance, on a donc fabriqué et vendu du pain pendant une période suffisamment longue pour que plusieurs générations de boulangers se succèdent.
1987 : la Ville rachète la maison
L’acquisition par la Ville constitue un tournant.
Après plusieurs siècles d’occupations et de transformations, la Maison des Trois Nourrices devient officiellement un élément du patrimoine municipal. L’étude du bâti permet alors de mieux comprendre les différentes étapes de son histoire et de distinguer les grandes périodes de construction.
La maison n’est plus seulement un bâtiment utilisé au quotidien : elle devient un objet patrimonial à préserver.
2005-2007 : renaissance d’une maison Renaissance
Une importante campagne de restauration est alors entreprise au milieu des années 2000.

Les sources ne donnent pas toutes exactement la même borne : Côte du Midi parle d’une restauration en 2005-2006, la Ville indique 2006, tandis que les Amis des Musées mentionnent une restauration remarquable en 2007. On peut donc raisonnablement parler d’une campagne de restauration menée au milieu des années 2000 et achevée autour de 2007.

La restauration permet de rendre à l’édifice une partie de son éclat et de mieux révéler les différentes strates de son histoire.
Cinq nourrices, trois rois, des hôteliers et des boulangers…
Finalement, la Maison des Trois Nourrices raconte beaucoup plus qu’une belle façade Renaissance.
Elle raconte une maison qui a traversé les siècles en changeant plusieurs fois de fonction : demeure, hôtellerie, boulangerie, puis monument patrimonial.
Son nom lui-même conserve la trace d’une histoire aujourd’hui en partie disparue : les cinq cariatides sont toujours là, mais l’hôtel des Trois Rois, qui pourrait expliquer le mystérieux « trois », a disparu.
Et les anciennes photographies ajoutent une autre dimension à cette histoire. Elles montrent la maison dans sa vie quotidienne, avec ses enseignes, ses commerces et ses habitants.
Aujourd’hui, lorsque l’on regarde les cinq nourrices de la façade, il faut donc imaginer derrière elles non seulement les fastes de la Renaissance, mais aussi les voyageurs de l’ancienne hôtellerie, les boulangers au travail et les clients venus acheter leur pain.

Cinq nourrices veillent encore sur une maison qui, depuis près de cinq siècles, n’a décidément jamais cessé de vivre.
Ah ! J’allais oublier les voyageurs célèbres…
Une hôtellerie ancienne n’est pas seulement une histoire de chambres, de repas et de voyageurs de passage. Celle des Trois-Nourrices aurait accueilli quelques personnages autrement plus célèbres.
Le plus célèbre est sans doute François Rabelais. Lorsqu’il étudie à la faculté de médecine de Montpellier, à partir de 1537, il aurait fréquenté l’hôtellerie et apprécié, depuis ses fenêtres, les vins de la région. La source la plus précise sur cette tradition est un article de L’Illustration publié en 1913, qui rapporte qu’il venait y « humer le piot » du fameux cru de Quatourze.
Mais l’histoire devient nettement moins paisible avec Cinq-Mars.
En 1642, Henri Coiffier de Ruzé, marquis de Cinq-Mars, favori de Louis XIII, complote contre le cardinal de Richelieu avec François-Auguste de Thou et, selon le récit traditionnel, avec l’appui de l’Espagne.
Le complot découvert, Cinq-Mars est arrêté. L’ancienne hôtellerie des Trois-Nourrices aurait alors servi de lieu de détention avant son transfert vers son lieu d’exécution. L’Illustration de 1913 affirme même que la conspiration aurait été préparée dans l’une des salles de l’hôtellerie.
Et puis arrive Molière.
Le dramaturge aurait séjourné aux Trois-Nourrices à plusieurs reprises avec sa troupe, notamment en 1642, 1649 et 1650. Mais ici, nous avons un indice particulièrement intéressant : les archives narbonnaises confirment la présence de sa troupe à Narbonne et indiquent que Molière lui-même est cité comme parrain d’un baptême en 1650, dans la paroisse voisine de Saint-Paul.
La présence de Molière à Narbonne ne relève donc pas seulement d’une légende touristique : elle est documentée par des actes locaux. Une quittance et un contrat d’engagement attestent également de la présence de sa troupe dans la ville au milieu du XVIIe siècle, avec un hébergement vraisemblablement assuré à l’Hôtellerie des Trois-Nourrices.
Voilà qui change singulièrement l’image de cette vieille maison.
Derrière ses cinq cariatides, on peut imaginer Rabelais venant boire le vin de Quatourze, Cinq-Mars arrivant prisonnier et Molière descendant de sa chambre avec ses comédiens.
Une hôtellerie, donc. Mais une hôtellerie où l’Histoire semble avoir pris l’habitude de réserver ses chambres aux personnages qui avaient quelque chose à raconter.
































