Urbex Croatie

La villa abandonnée de Tito aux lacs de Plitvice

Le mois de novembre est une période idéale pour visiter la région de Plitvice. Les paysages d’automne subliment le parc national et les sites retrouvent leur calme. Depuis longtemps, un lieu en particulier attirait ma curiosité : la villa Izvor de Tito, une résidence abandonnée nichée au cœur du parc national de Plitvice, chargée d’histoire et de mystère.

À seulement trois kilomètres du parc national des lacs de Plitvice, dissimulée au cœur des collines boisées, se cache l’une des anciennes résidences d’été du maréchal Josip Broz Tito, dirigeant de la République fédérative socialiste de Yougoslavie. Entourée d’une nature préservée et protégée par un important dispositif de sécurité, elle offrait un cadre idéal pour le repos, mais aussi pour les rencontres diplomatiques loin de l’agitation des grandes villes.

Après l’éclatement de la Yougoslavie et la guerre d’indépendance de la Croatie, la villa fut abandonnée. Aujourd’hui, les pièces sont vides, les fenêtres brisées et la végétation reprend progressivement ses droits. Malgré son état de délabrement, l’édifice conserve une présence saisissante. Parcourir ses couloirs silencieux, c’est remonter le temps et découvrir un lieu où se mêlent histoire, nature et mémoire d’un pays disparu.

Son nom officiel était Villa Izvor, mais elle était également connue sous le mystérieux nom d’Objet 99. Cette appellation était utilisée aussi bien par le personnel de la résidence que par les habitants des environs.

Une sombre légende tente d’expliquer ce surnom. Selon une rumeur persistante, 99 prisonniers auraient perdu la vie lors de la construction de la villa. Aucune source historique ne permet toutefois de confirmer cette histoire, qui appartient aujourd’hui davantage au folklore qu’aux faits établis.

La construction débuta après la Seconde Guerre mondiale afin d’offrir à Tito et aux plus hauts responsables politiques et militaires du pays une résidence de prestige. Pour ériger ce vaste complexe, des centaines de prisonniers furent contraints de travailler sur le chantier, parmi lesquels de nombreux opposants au régime. Une partie de cette main-d’œuvre provenait du tristement célèbre camp-prison de Goli Otok, réservé aux dissidents politiques.

La Villa Izvor était gigantesque, avec une superficie d’environ 6 000 m². Rien n’avait été laissé au hasard : salle de billard, bowling, cinéma privé, restaurant capable d’accueillir 150 convives… Au-dessus de l’entrée principale trônait une plaque en bois portant simplement l’inscription « Villa Izvor ».

Entrée de la villa Izor

À l’intérieur, deux majestueux escaliers de marbre conduisaient à la mezzanine. La résidence était divisée en deux ailes : l’une, entièrement réservée à Tito, bénéficiait d’une vue privilégiée sur la forêt environnante ; l’autre comprenait une vingtaine d’appartements destinés aux invités et aux hauts dignitaires.

L’Objet 99 devint rapidement l’une des résidences présidentielles les plus luxueuses de toute la Yougoslavie. Sa construction fit appel à des matériaux prestigieux, notamment de l’ardoise verte provenant du mont Medvednica, près de Zagreb, ainsi qu’à des essences de bois rares.

Comme beaucoup d’installations stratégiques de l’époque, la villa cachait également un secret : un tunnel souterrain d’environ 800 mètres, partant du sous-sol, permettait à Tito et à ses invités de s’échapper discrètement en cas d’attaque.

La résidence fut utilisée jusqu’au début de la guerre d’indépendance croate en 1991. Durant le conflit, elle fut occupée par les forces serbes de l’Armée populaire yougoslave jusqu’en novembre 1995.

Après la guerre, la propriété passa sous la protection de la Garde nationale croate, puis sous la surveillance du personnel du parc national des lacs de Plitvice.

Les employés entretinrent le bâtiment jusqu’au début des années 2000, avant de l’abandonner pour une raison qui demeure inconnue. Commence alors une lente descente vers l’oubli. La villa est pillée, les matériaux de valeur disparaissent peu à peu, tandis que les vastes murs deviennent le terrain d’expression des artistes urbains, recouverts de graffitis colorés.

Aujourd’hui, la Villa Izvor appartient toujours à l’État croate. En 2006, le président Stjepan « Stipe » Mesić s’est rendu sur place et le bâtiment a été inscrit parmi les biens du patrimoine culturel nécessitant une restauration.

Plusieurs projets ont vu le jour, notamment celui de transformer cette imposante résidence en hôtel de luxe. Mais aucun n’a abouti. La Villa Izvor demeure donc figée dans le temps, immense carcasse de béton envahie par la végétation, témoin silencieux de la grandeur passée de la Yougoslavie et de la chute d’un régime disparu.

Pour les amateurs d’urbex, c’est aujourd’hui un lieu fascinant où l’histoire, les légendes et le silence semblent encore habiter chaque pièce.

La Villa Izvor est aujourd’hui facilement repérable sur Google Maps, et la route forestière qui y mène est en bon état. Une fois sur place, il ne subsiste pratiquement plus aucun élément de valeur : le mobilier a disparu depuis longtemps et le bâtiment a été largement pillé. Pourtant, l’ampleur de cette ancienne résidence présidentielle continue d’impressionner. Les escaliers de marbre, les volumes gigantesques et les immenses salles laissent encore deviner le faste d’autrefois. Mais la prudence est de rigueur : planchers pourris, plafonds fragilisés, murs fissurés et risques d’effondrement font de cette exploration une visite potentiellement dangereuse. Comme souvent en urbex, la règle d’or est simple : admirer sans dégrader, et ne jamais prendre de risques inutiles.

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