Immersion à Cova da Moura
À la découverte d’un quartier hors des sentiers battus
À quelques kilomètres seulement du centre de Lisbonne se cache un quartier qui ne laisse personne indifférent. Son nom, Cova da Moura, évoque souvent les faits divers et une réputation de quartier difficile. Pourtant, derrière cette image se révèle un lieu profondément vivant, riche d’une identité culturelle unique, où les murs racontent une histoire et où l’accueil des habitants réserve bien des surprises.
À l’origine, Cova da Moura n’était qu’un terrain vague situé sur les hauteurs entre Damaia et Buraca, dans la municipalité d’Amadora. À partir des années 1970, après la Révolution des Œillets et les indépendances des anciennes colonies portugaises, de nombreuses familles venues principalement du Cap-Vert s’y installent. Faute de logements disponibles, elles construisent elles-mêmes leurs maisons, donnant naissance à un quartier informel qui grandit au fil des années.
Aujourd’hui, Cova da Moura compte plusieurs milliers d’habitants. La communauté cap-verdienne y est largement majoritaire, ce qui explique que beaucoup le surnomment le quartier créole de Lisbonne. On y entend aussi bien le portugais que le créole cap-verdien, les commerces proposent des spécialités africaines et la musique qui s’échappe des cafés mêle morna, funaná, kizomba et hip-hop. Plus qu’un simple quartier populaire, Cova da Moura constitue un véritable morceau du Cap-Vert installé au Portugal.
Cette forte identité culturelle est visible à chaque coin de rue. Les façades se parent de couleurs éclatantes, les escaliers deviennent des galeries à ciel ouvert et les fresques rendent hommage aux racines africaines, aux figures locales, aux luttes sociales et à l’histoire des habitants. Ici, le street art n’est pas seulement décoratif : il raconte une mémoire collective et affirme une identité.
Parmi les initiatives qui ont transformé le regard porté sur Cova da Moura figure le projet Sabura. En créole cap-verdien, sabura signifie « tout ce qui est bon », « ce qui est délicieux », « le plaisir de vivre ». Le mot évoque autant la cuisine que la convivialité, le partage et la joie d’être ensemble. Fidèle à cet esprit, le projet invite les visiteurs à découvrir le quartier autrement, à travers des promenades guidées par les habitants, des rencontres avec les associations locales, des dégustations de spécialités cap-verdiennes et la découverte des nombreuses œuvres d’art urbain.









Sabura est ainsi devenu un véritable pont entre Cova da Moura et le reste de la métropole lisboète. L’objectif n’est pas d’effacer les difficultés sociales auxquelles le quartier reste confronté, mais de montrer une réalité plus nuancée, faite de solidarité, de créativité et d’une extraordinaire richesse humaine.
L’ascension vers le plateau commence. Les ruelles deviennent plus étroites et les maisons aux finitions parfois rudimentaires semblent s’empiler les unes sur les autres, comme un puzzle construit au fil des années, sans véritable plan d’ensemble. Sur les toits et les balcons, les antennes paraboliques se multiplient. Au-dessus de nos têtes, un entrelacs de câbles électriques relie les habitations dans un désordre apparent qui fait pourtant partie du paysage quotidien.



Ici, on observe… mais on est aussi observé. Notre présence ne passe pas inaperçue. Les regards se croisent, souvent avec curiosité, parfois avec un sourire. Comme dans tous ces lieux que l’on visite rarement mais qui laissent une empreinte durable, je photographie chaque ruelle, chaque fresque, chaque façade colorée, chaque détail qui raconte un fragment de l’histoire de Cova da Moura.



Perché sur les hauteurs d’Amadora, le quartier bénéficie d’un emplacement privilégié. À plusieurs endroits, le panorama s’ouvre sur Lisbonne et offre une vue spectaculaire, un contraste saisissant avec l’image souvent véhiculée de Cova da Moura.
Au cœur de cette vie de quartier, l’association Moinho da Juventude joue un rôle essentiel. Depuis des décennies, elle accompagne les habitants dans les domaines de l’éducation, de l’emploi, de la culture et de l’intégration. Sa philosophie est simple : garder une porte ouverte et chercher des solutions concrètes aux difficultés rencontrées par les familles.
C’est également grâce à cette association que les visiteurs peuvent découvrir Cova da Moura autrement. Bino, guide de Moinho da Juventude, partage avec passion l’histoire du quartier, ses traditions, ses habitants et ses fresques. Bien plus qu’une simple visite touristique, cette immersion permet de dépasser les idées reçues et de comprendre l’identité singulière de ce quartier créole.
Cova da Moura en quelques chiffres
• Origine du nom : le quartier doit son nom à la première famille installée sur ce terrain, la famille Moura.
• Naissance du quartier : début des années 1970.
• Superficie : 16 hectares, soit l’équivalent d’une seizeaine de terrains de football.
• Population : entre 6 000 et 7 000 habitants.
• Origines : environ la moitié des ménages sont d’origine africaine, principalement cap-verdienne.
• Alphabétisation : près de 10 % des habitants sont en situation d’analphabétisme.
• Défis : le quartier reste confronté au trafic de drogue, à des difficultés sociales et à des relations parfois tendues entre une partie des habitants et les forces de l’ordre.







Se promener dans Cova da Moura, c’est accepter de laisser les préjugés à l’entrée du quartier. Chaque ruelle révèle une nouvelle fresque, chaque place raconte une histoire et chaque sourire rappelle que l’identité de ce lieu ne se résume pas aux clichés. Cova da Moura est un quartier métissé, profondément créole, où l’Afrique et le Portugal dialoguent au quotidien. Une immersion qui permet de découvrir un visage de Lisbonne bien différent des cartes postales, mais sans doute l’un des plus authentiques.







































