Passeio do Báltico – Musée à ciel ouvert
Nous pensions avoir refermé la parenthèse du Parque das Nações en retrouvant la gare d’Oriente, sa verrière aérienne et le Tage en ligne d’horizon. Le modernisme lumineux de ce quartier, presque futuriste, semblait conclure la journée sur une note élégante et fluide.
Mais à Lisbonne, les fins sont rarement définitives.
À quelques pas seulement de l’architecture blanche et des promenades ouvertes sur le fleuve, un autre décor nous attend. Moins policé, plus frontal. Le béton remplace le verre, la voie ferrée trace une frontière rugueuse, et les murs deviennent supports d’expression.
Nous quittons les perspectives maritimes pour longer un mur étiré comme une colonne vertébrale urbaine. Ici commence un autre chapitre — plus brut, plus engagé — où l’art ne dialogue plus avec l’eau, mais avec le rail, le passage, la cicatrice industrielle.
Direction le long mur qui longe la voie ferrée.
À droite, juste avant d’entrer sous le tunnel, une fresque de Thiago Mazza accueille le visiteur. Son univers naturaliste, souvent centré sur la faune et les écosystèmes menacés, installe d’emblée une tonalité engagée. Ici, la transition entre ville et nature se fait en douceur, presque comme un sas avant le passage souterrain.

Nous nous engageons ensuite sous le tunnel, où surgissent les célèbres hiboux monumentaux de Bordalo II. Assemblages de plastique et de déchets industriels, ces masques géants transforment les rebuts de notre société en créatures vigilantes. Le message est limpide : ce que nous jetons nous regarde.
De l’autre côté du tunnel, quatre fresques se déploient le long du mur de l’avenue Pádua / rue Centieira.
Elles ne sont pas le fruit du hasard mais d’une coopération culturelle précise : une initiative conjointe des ambassades des pays du groupe de Visegrád — République tchèque, Slovaquie, Hongrie et Pologne — avec le festival Lisboa MURO LX 2021, organisé par la Galerie d’Art Urbain de la ville de Lisbonne.


Quatre pays, quatre artistes, quatre fresques : une sorte de mini-sommet diplomatique… mais à la bombe aérosol.
- Small World de Tomáš Junker, alias Pauser (République tchèque)
- Fat Heat 7 œuvre de l’artiste hongrois Fat Heat, originaire de Hongrie.
- La troisième fresque est de Mikołaj Rejs artiste originaire de Pologne.
- La dernière du duo Dupla artistes originaire de Slovaquie.
L’ensemble forme deux blocs cohérents, à la fois artistique et politique au sens noble : une démonstration que la diplomatie peut aussi passer par les murs.
Puis nous retraversons le tunnel et bifurquons à droite vers le Passeio do Báltico, où commence véritablement ce musée linéaire à ciel ouvert d’environ un kilomètre.
La première est signée Jacqueline de Montaigne.
Intitulée Guardian Rebel VIII, elle s’inscrit dans une série commencée en 2019 dans le cadre de l’initiative House of Beautiful Business. L’artiste revendique un artivisme assumé : sensibiliser aux enjeux environnementaux par le symbolisme et la célébration du vivant.


Au creux du cou de la figure féminine, un détail discret mais puissant : le sablier cerclé, emblème de Extinction Rebellion.
Un rappel que le temps s’écoule — et que l’urgence n’est plus théorique.
La suivante est une fresque de KRUS, intitulée The river – La rivière .
Cette œuvre représente un élément central : le Tage. Qui, comme tous les fleuves, nourrit la vie réelle et imaginaire de ceux qui habitent ses rives.
Cet hommage au Tage et à la ville de Lisbonne a pour principal objectif de nous faire apprécier ce fleuve et, par là même, de contribuer à sa préservation.

Puis vient « Fade » de Jorge Charrua.
Invité à interpréter un personnage du jeu Valorant développé par Riot Games, il propose une vision humanisée de cette figure récente de l’univers vidéoludique.

La carte Pearl, inspirée d’une ville portugaise fictive submergée par le changement climatique, sert de toile de fond conceptuelle. Charrua ancre le personnage dans une atmosphère urbaine mêlant traditions portugaises et architecture locale. Le virtuel rencontre le réel, le gaming dialogue avec la rue. Lisbonne devient décor et manifeste.
Les deux fresques suivantes parlent de communauté, de proximité et de liens entre les individus. D’un côté, la vie dense et résiliente de l’autre, une simple phrase …

La première a droite est de Mr Garpea et rend hommage aux enfants de Santa Cruz del Islote, minuscule île colombienne connue pour être l’un des territoires les plus densément peuplés au monde. Ce visage peints raconte la résilience et la joie malgré l’exiguïté de l’espace : un témoignage vibrant de vie et d’humanité.
Juste accolée à celle-ci, « Better Together » — « Ensemble, c’est mieux » — de João Varela poursuit le dialogue.
L’artiste interroge l’isolement, cette expérience devenue collective lors des confinements successifs.
Ensemble, ces deux fresques forment un diptyque qui juxtapose la densité et la vitalité d’une communauté à la force du lien universel, créant une respiration poétique et engagée sur le mur du Passeio do Báltico.
À mesure que nous avançons, le mur devient chronique sociale.
Environnement, solitude, culture pop, enfance, fleuve, urgence climatique : tout s’entrelace.
Le Passeio do Báltico n’est pas seulement une promenade.
C’est un récit peint à hauteur d’homme — un long dialogue entre la ville et ceux qui la regardent.
On continue ?
Viennent ensuite, côte à côte, Mag Racers, de Rocket01, et Fly, de Ms. Ketam.

Chez Rocket01, artiste britannique, Mag Racers la figure casquée et son oiseau bleu se détachent sur un halo rose cosmique, mêlant culture pop, iconographie rétro et symboles personnels — pendentif “peace”, médaillon dessiné à la main — ancrent l’ensemble dans une sensibilité très personnelle.
L’énergie est contenue, méditative, presque suspendue : le voyage est intérieur, derrière la visière.
A côté changement d’atmosphère avec Fly, de Ms. Ketam.
L’artiste malaisienne, réputée pour ses personnages féminins oniriques aux regards immenses et expressifs, installe une présence délicate et introspective. Son style, influencé par l’illustration et la culture visuelle asiatique contemporaine, joue sur la douceur des traits, la fluidité des lignes et une forme de mélancolie lumineuse.
Accolées, ces deux fresques forment un diptyque : l’une ancre le visiteur dans un univers graphique et pop, l’autre l’invite à la rêverie et à l’évasion. Le mur continue ainsi de jouer avec les tempos, alternant puissance visuelle et douceur contemplative.
L’œuvre suivante est signée IAmEelco, alias Eelco Van den Berg.
Né à Uden, aux Pays-Bas en 1974, il est peintre, muraliste et illustrateur. Passionné de hip-hop et de graffiti depuis l’école primaire, il vit aujourd’hui à Rotterdam et effectue régulièrement des séjours à New York — une ville qui continue d’alimenter son imaginaire urbain.
Son univers est immédiatement reconnaissable. IAmEelco compose de véritables paysages psychédéliques où la couleur devient matière vivante. Sa palette, développée principalement dans la rue, est audacieuse, vibrante, presque électrique. Les motifs s’entrelacent, les contours sont appuyés, les éléments décoratifs foisonnent.
Majoritairement dessinée à la main, son œuvre oscille entre pop art et surréalisme graphique. On y retrouve une énergie ludique, une accumulation maîtrisée de détails, et cette capacité à transformer le mur en un terrain d’expérimentation visuelle.


Après les fresques centrées sur le lien humain, l’arrivée d’IAmEelco injecte une dose de psychédélisme coloré dans la promenade — comme si le mur décidait soudain de rêver en technicolor.
La fresque suivante est signée du duo et porte le titre « Cara Metade » — littéralement « âme sœur ».
MOTS est fondé par Diogo Ruas, originaire de , et Jagoda Cierniak, originaire d’. Diogo est peintre, muraliste et illustrateur, actif dans le graffiti et le street art depuis 2000.
Leur travail explore habituellement des formes abstraites, nourries de représentations surréalistes des émotions et du quotidien. Leurs compositions jouent avec la déformation, les volumes organiques, les tensions chromatiques, parfois en réaction à des problématiques sociales contemporaines.
Et pourtant… devant Cara Metade, surprise.
Si le mur n’avait pas été signé, je n’aurais jamais deviné qu’il s’agissait d’une œuvre de MOTS. Ici, l’approche semble plus figurative, plus lisible peut-être, moins immédiatement abstraite que leurs créations habituelles.

Comme si le duo avait choisi, le temps de cette fresque, de simplifier le langage pour parler plus directement du lien, de la complémentarité, de cette idée de moitié qui ne prend sens qu’en présence de l’autre.
Preuve que même les artistes ont plusieurs visages — et que le mur, décidément, ne cesse de surprendre.
La fresque suivante est une intervention du projet « Já Sinto », signé par Filipa Jacinto, une graphiste et artiste portugaise qui explore depuis plusieurs années les liens entre design, typographie et art urbain dans une démarche à la fois sociale, visuelle et activiste. Son travail part du principe que la ville devient un texte — une surface où inscrire ce que ressentent les gens qui parlent portugais, en mettant en lumière ce qui compte réellement dans nos vies quotidiennes.
Ici, l’œuvre se nomme « Já Sinto » — littéralement je le sens déjà — et s’exprime par un lettrage soigné et un message en portugais :
« Sem ti falta a outra metade do todo. »
(« Sans toi, il manque l’autre moitié du tout. »)
Cette phrase poétique, à la fois simple et puissante, joue sur l’idée d’incomplétude et de lien essentiel à l’autre : elle évoque le sentiment de manque et de totalité, comme si une moitié était intrinsèquement liée à l’autre, littéralement absente si elle n’est pas présente.

Dans le contexte du Passeio do Báltico, cette fresque typographique ne se contente pas d’être un bel exercice de style : elle place les mots au centre de l’expérience. Le lettrage devient un espace de contemplation, une impulsion émotionnelle directe qui relie la promenade visuelle à une résonance humaine — celle d’un sentiment universel que chacun reconnaît au détour d’une phrase habilement formulée.
Juste après le projet Já Sinto, le mur s’anime avec une intervention signée Thuidrs — le tag de l’artiste qui a apposé sa marque sur cette section.
Contrairement à certains noms déjà rencontrés ici, Thuidrs n’est pas (ou pas encore) répertorié comme une figure documentée du street art portugais à grande échelle.

Son travail sur ce mur s’inscrit clairement dans la tradition du lettrage graffiti, avec une pièce où le mot central s’impose en lettres capitales, épaisses et contrastées, comme un cri graphique posé sur fond turquoise éclaté.
Nous tombons ensuite sur un graffiti de pur lettrage.
Un mot — ou ce qui en tient lieu — se déploie en volutes, angles aigus, superpositions et extensions si travaillées qu’il en devient presque indéchiffrable.
Ici, la lisibilité n’est clairement pas l’objectif premier. La lettre se transforme en matière graphique. Les courbes s’entrelacent, les ombres créent du volume, les connexions entre les caractères deviennent un terrain d’expérimentation formelle.
On n’est pas dans le slogan ni dans le manifeste.
On est dans la performance.

La fresque s’apparente davantage à une démonstration de maîtrise technique — contrôle du trait, gestion des proportions, équilibre des pleins et des vides — qu’à un message destiné à être immédiatement compris. Dans cette logique, le sens importe moins que le style : c’est le geste, la virtuosité et la complexité de la construction qui constituent le véritable propos.
Un exercice d’ego, peut-être.
Mais un exercice parfaitement exécuté.
Cette nouvelle fresque, sans signature ni nom apparent, met en scène une tortue monumentale aux teintes chaudes, avançant d’un pas tranquille le long du mur. Sur sa carapace marquée — où l’on distingue plusieurs flèches plantées comme les stigmates d’un parcours difficile — se tient un personnage encapuchonné au visage lisse et bleuté, presque anonyme. Il tient des rênes improvisées tandis qu’une cape blanche frappée d’un symbole en forme d’éclair flotte derrière lui.

L’ensemble oscille entre conte graphique et allégorie contemporaine : la lenteur assumée de la tortue contraste avec l’énergie suggérée par l’éclair. On peut y lire une idée simple mais puissante — avancer malgré les blessures, progresser sans précipitation, transformer la vulnérabilité en mouvement. Une fable urbaine, silencieuse mais éloquente.
Après la fresque narrative de la tortue, le mur revient à un registre plus graphique et explosif.
Cette nouvelle composition s’organise autour d’un lettrage complexe et largement stylisé, où les lettres s’imbriquent dans une architecture anguleuse et tridimensionnelle. Les formes géométriques dominent : arêtes franches, superpositions, volumes construits avec précision. La palette mêle rose pâle, beige, bleu et touches orangées, le tout posé sur un fond turquoise lumineux qui unifie l’ensemble.

À gauche, des formes organiques — presque florales ou marines — semblent éclore et dialoguer avec la rigidité plus structurée du lettrage principal. Ce contraste entre fluidité et construction donne du mouvement à l’ensemble.
Le mot, difficilement lisible pour un regard non initié, importe moins que la performance visuelle. On retrouve ici l’essence du graffiti de style : maîtrise du volume, équilibre chromatique, recherche d’impact.
Après la fable lente de la tortue, le mur reprend de la vitesse. Ici, ce n’est plus le récit qui prime, mais l’énergie pure de la forme.
Et le mur ne s’essouffle pas — il change de cadence.
La fresque signée Thunders Crew — Os Rapazes Trovão — s’inscrit pleinement dans la tradition du graffiti de lettrage collectif.
Ici, la fresque devient presque organique, comme si le béton s’était mis à produire sa propre faune. À gauche, un lettrage rouge nerveux, cerné de noir, semble vibrer. Puis surgissent deux crânes stylisés, fusionnés en un motif presque symétrique — figures totémiques, mi-grotesques, mi-ludiques, qui imposent un point d’arrêt visuel.
Et ensuite… l’explosion.

La composition se transforme en un enchevêtrement de formes tentaculaires, roses et turquoise, où l’on distingue des yeux dissimulés, des courbes charnelles, des arabesques presque marines. On hésite entre poulpe psychédélique, végétation mutante et calligraphie débridée. Le trait est fluide, nerveux, maîtrisé. On sent une volonté de saturer l’espace, de ne laisser aucun centimètre de mur respirer seul.

Ce qui frappe, c’est la continuité : malgré la diversité des styles — lettrage, figure, abstraction organique — la palette crée une unité. Le rouge et le bleu dialoguent d’un bout à l’autre, comme un fil conducteur chromatique.
Après la tortue, après la géométrie structurée, voici le mur en mode baroque urbain.
Et effectivement… ça continue encore et encore.
Le béton, lui, n’a pas demandé son avis — mais il semble s’y être fait.
Après la virtuosité graphique, presque abstraite, des fresques de lettrage — où la performance technique primait sur la lisibilité — le mur change de registre.
Ici, plus de démonstration formelle ni de prouesse calligraphique.
Le propos devient frontal, explicite, assumé avec la fresque de Mikolaj Rejs, artiste polonais, qui apporte un souffle différent : une figure stylisée flotte au centre d’un espace décoratif animé de motifs géométriques et organiques.

La couleur et le mouvement captent l’œil et invitent le spectateur à la contemplation. Sans message explicite, l’œuvre crée une atmosphère presque méditative, suspendue entre abstraction et figuration, et sert de transition vers la fresque suivante.
Puis, le mur prend un ton pleinement narratif, presque théâtral. Les lignes se tendent, les volumes s’affirment, la composition s’installe avec assurance. La surface n’est plus seulement un support : elle devient scène. On sent la maîtrise, le dialogue entre couleur et architecture, cette capacité à transformer un simple pignon en récit urbain.
Elle n’est plus la, en 2022 la fresque de Loureiro, alias Mojojojo, occupait fièrement un pan de mur du Passeio do Báltico. On y retrouvait son univers immédiatement reconnaissable : personnages aux traits exagérés, regards légèrement décalés, couleurs franches posées en aplats puissants — comme une bande dessinée qui aurait décidé de quitter le papier pour respirer l’air du Tage. La composition mêlait énergie graphique et ironie douce-amère, dans un équilibre typique de la scène lisboète post-graffiti : un art encore ancré dans la rue, mais déjà structuré par une intention narrative.

A sa place en 2025, la fresque l’ ENFANCE, signée par l’artiste brésilien Afonsoul a pris sa place. Le geste demeure monumental, mais le registre évolue : davantage centré sur la figure humaine, plus introspectif, avec une tonalité émotionnelle plus marquée.

Aujourd’hui le propos devient direct et humaniste, décrivant la condition des enfants dans les conflits contemporains et posant un regard frontal sur l’injustice et la violence.
Ce remplacement illustre parfaitement la nature du street art : rien n’est figé, tout est superposé, corrigé, réinterprété.
À Lisbonne, un mur n’est jamais un mausolée — c’est un palimpseste. Et le Passeio do Báltico, fidèle à lui-même, continue tranquillement de tourner les pages.
Et il ne cherche ni à se cacher ni à séduire : il interpelle. Le mur cesse d’être terrain de jeu typographique pour devenir espace de conscience.
Avant l’intervention d’Afonsoul, le mur du Passeio do Báltico portait un portrait stylisé d’homme barbu, construit en aplats simples et contours nets. Le visage, presque iconique, se détachait d’un fond griffonné de chiffres, de lignes et de signes comme sortis d’un carnet d’atelier — une œuvre plus graphique que psychologique, où la figure semblait flotter dans un champ d’expérimentations visuelles. Puis le registre bascule. Avec Afonsoul, le mur gagne en densité émotionnelle : le portrait devient hyperréaliste, les rides se creusent, la lumière modèle la chair, et la division chromatique du visage — chaud d’un côté, froid de l’autre — installe une tension intérieure. On passe d’une représentation synthétique à une exploration introspective.


Deux fresques, deux langages, et entre les deux, la preuve que ce mur n’est pas une surface fixe mais un espace en perpétuelle réécriture.
Sur le mur, Mafalda MG a lui aussi signé une intervention : un portrait double, homme et femme, où chaque figure occupe une place centrale et expressive. Les traits sont simplifiés mais précis, le visage et la posture révélant une émotion subtile, presque silencieuse. La palette, à la fois harmonieuse et contrastée, fait vibrer le mur sans le saturer, tandis que l’arrière-plan graphique — aplats, lignes ou signes discrets — dialogue avec les personnages, créant un espace à la fois narratif et contemplatif. Cette fresque illustre parfaitement l’approche de l’artiste : placer l’humain au cœur de la composition, transformer un mur urbain en scène où l’observateur devient témoin d’un instant intime et universel.

L’œuvre suivante a été réalisée par Mariana Duarte Santos artiste portugaise née en 1995 à Lisbonne
Elle s’inspire d’images fixes extraites d’un épisode de la série télévisée américaine des années 1960 The Outer Limits (deconnue en français sous le titre Au-delà du réel).
Ce choix iconographique n’est pas anodin : la série explorait les territoires de la science-fiction, de l’étrange et de l’angoisse existentielle, avec une esthétique très marquée en noir et blanc, contrastée et presque clinique. En reprenant des photogrammes, l’artiste opère un déplacement : elle fige une image déjà figée par la télévision, puis la recontextualise dans l’espace public, créant un dialogue entre mémoire médiatique et regard contemporain.

La fresque suivante est la seconde fresque sur ce mur de Jacqueline de Montaigne, une figure monumentale au visage diaphane qui semble flotter hors du tumulte urbain.

Encadrée par un large disque ocre aux accents d’auréole contemporaine, elle impose une présence calme, presque sacrée. Son regard, ni frontal ni fuyant, paraît suspendu dans un espace intérieur, comme saisi dans une pensée silencieuse
On enchaîne avec la fresque “Tudo é comum – Tout est commun” de Jorge Charrúa.
Ici, le mur devient manifeste. Plus qu’une image, c’est une déclaration : tout est commun, les luttes comme les espoirs, les silences comme les cris. L’œuvre rend hommage à celles et ceux qui n’aspiraient pas à grand-chose d’autre qu’à être entendus. Inspirée par la vidéo de MC WJota, « XXIe siècle, où tout est commun », la fresque fait écho aux périphéries urbaines – ces banlieues en marge des cartes postales, parfois même effacées des plans officiels – où des familles entières n’ont pas trouvé de meilleures conditions de vie, mais ont trouvé une voix.

Par nécessité, elles ont transformé le manque en langage, l’exclusion en énergie créative. Et cette énergie irrigue aujourd’hui la culture populaire mondiale : musique, mode, danse, art urbain… Autrement dit, ce que l’on consomme avec désinvolture naît souvent là où l’on survit avec dignité. Une leçon, peinte en grand, pour qui veut bien lever les yeux.
La fresque suivante est signée Daniela Guerreiro, artiste plasticienne née à Faro et installée à Lisbonne.
À travers des modèles et des poses volontairement non conventionnels — dans la lignée de certaines œuvres précédentes où les corps semblent échapper aux codes académiques — elle s’attaque à des thématiques autrement plus sensibles : l’exclusion sociale, l’insécurité, la violence. Les figures ne séduisent pas, elles interpellent.

Elles dérangent parfois, par leur frontalité, leur tension contenue, leur manière d’occuper l’espace comme si le mur devenait un territoire disputé. Chez elle, le corps n’est jamais décoratif : il est politique. Une présence qui refuse d’être ignorée.

La fresque suivante m’interpelle, elle me fait immédiatement penser à la toile Jeu de mains d’Alain Filippi, artiste peintre contemporain français basé à La Colle-sur-Loup (Alpes-Maritimes).
Même sujet, même tension concentrée dans le geste. Pourtant, là où l’un cisèle la lumière à l’aérographe dans le silence de l’atelier, l’autre — Pedro Mojo Jojo — projette la même dramaturgie à l’échelle du mur, dans la rugosité urbaine. Inspiration, coïncidence ou réinterprétation ?
Le motif, lui, traverse les supports sans perdre sa charge émotionnelle.


Avant 2023, l’espace du mur juste après Pedro Mojo Jojo restait désespérément vide, comme une respiration un peu trop longue dans la partition du Passeio do Báltico.

Comme je l’ai écrit précédemment, avant 2023, l’espace du mur juste avant Tiago Hesp restait désespérément vide, jusqu’à ce que The SNEB One, en 2024, l’artiste portugais dont le travail s’inscrit dans la tradition du lettrage, du wildstyle et de la culture hip‑hop, vienne y peindre un chien.
Cette intervention illustre parfaitement la capacité de The SNEB One à transposer l’énergie du graffiti traditionnel sur un motif figuratif, tout en conservant la vitalité et la lisibilité du lettrage.
Puis, une fois ce pan de mur dépassé, on se retrouve face à la fresque de Tiago Hesp. Et là, changement d’atmosphère. L’œuvre m’intrigue immédiatement : elle ne se livre pas d’un seul regard, elle résiste. On sent qu’elle cherche moins à séduire qu’à questionner.

Face à elle, on quitte le récit explicite pour un registre plus intérieur. Les formes s’entrelacent et se superposent, jouant entre ombre et lumière, créant un rythme visuel qui attire le regard.
Disparues – Remplacées par une fresque aquatique




La fresque suivante est signée Dish2975, artiste de rue portugais actif dans la région de Lisbonne, reconnu pour ses œuvres murales alliant couleurs vives et compositions géométriques. Dans cette intervention, Dish2975 joue avec la culture pop et la mémoire collective, insérant des figures familières dans un univers mural urbain plus abstrait et stylisé. Ce clin d’œil narratif humanise la fresque, la rend immédiatement accessible et crée un contraste saisissant avec les formes organiques et les volumes abstraits du reste de l’œuvre.



Qu’il soit expressif, narratif ou purement graphique, le street art porte en lui une dimension fragile : celle de l’éphémère. Exposé aux intempéries, aux recouvrements et aux transformations urbaines, il peut disparaître aussi vite qu’il est apparu. Cette précarité fait partie de sa nature même. L’œuvre n’est pas figée dans le temps ; elle vit, s’altère, parfois s’efface. Et c’est peut-être précisément cette impermanence qui lui donne sa force et son intensité.

Remplacé en 2024 par

La fresque suivante est signée Pitanga, également connue sous le nom de Joana Rodrigues. Artiste portugaise reconnue, elle développe un univers vibrant et instinctif, guidé par une approche profondément sensorielle. Son travail traverse plusieurs disciplines — peinture murale, illustration, performance live et design de produits — avec une énergie immédiatement identifiable. Ses œuvres investissent de nombreux espaces publics et elle a collaboré avec des marques internationales telles qu’Adidas, O Boticário et Vans, confirmant ainsi la portée et la reconnaissance de son langage visuel.

La fresque qui suit frappe par sa construction géométrique et sa dynamique visuelle. Les formes imbriquées, les aplats et la rigueur de la composition rappellent fortement le style de The SNEB One, avec cette énergie typique du graffiti qui conjugue lisibilité et abstraction. Pourtant, la signature visible sur la fresque, PHNSH, m’est inconnue et ne semble pas être répertoriée dans les bases publiques d’art urbain portugais. Cette incertitude ajoute un voile de mystère à l’œuvre : on admire un style familier, tout en restant intrigué par l’identité réelle de l’artiste derrière ce mur.

Éventuellement, cette fresque pourrait avoir été réalisée par Filipa Cabecinha, artiste peintre portugaise reconnue pour son univers expressif entre abstraction et réalisme. Selon Street Art Cities, son travail se distingue par des couleurs contrastées, des formes poétiques et une sensibilité picturale forte, visant à susciter une expérience visuelle et émotionnelle chez le spectateur.

Hormis quelques graffitis épars, en 2022, elle fermait la marche du Passeio do Báltico. Mais, fidèle à l’esprit du street art, l’artiste ne livre jamais son dernier « mot » : chaque mur reste une page ouverte, prête à être réécrite ou effacée, et l’histoire continue ailleurs, au détour d’une rue.
Le retour se fera par le Jardim do Cabeço das Rolas, un parc étrange où les allées sinueuses et les sculptures inattendues donnent l’impression de marcher dans un rêve éveillé. Situé au sommet de la petite colline qui constitue le point culminant du Parque das Nações, il offre de belles vues sur la ville et le fleuve.
Autrefois, ce relief naturel servait d’abri aux oiseaux migrateurs, d’où son nom — rolas, les tourterelles. Plus tard, à l’ère industrielle du Parque das Nações, il a été utilisé comme site de stockage de pétrole. Ce n’est qu’en 1998, pour l’Exposition universelle, qu’il a été transformé en parc sous la direction de l’architecte paysagiste Gonçalo Ribeiro Telles, déjà à l’origine du corridor vert de Lisbonne.
Le parc est entouré de hauts murs de briques, évoquant les terrasses précolombiennes selon l’architecte. Ces murs ne créent pas d’espace de loisirs classique, mais accueillent exclusivement des espèces indigènes et des plantations traditionnelles, telles qu’elles existaient avant l’industrialisation. Au sommet de la colline, le parc revêt les allures d’un parc urbain avec pelouses, bancs et ombrages, mais l’ensemble paraît légèrement délabré.
Au centre se dresse une fontaine-labyrinthe carrée en briques, pensée comme une célébration aquatique abstraite. Aujourd’hui hors service, sa géométrie simple contraste avec la nature environnante, sauvage et peu aménagée, donnant l’impression d’une découverte archéologique : que fait-elle là ? Qui l’a construite ? Dans quel but ?
Derrière, un réservoir d’eau et une maison abandonnée de la compagnie des eaux, fermés au public, prolongent ce sentiment d’énigme. Plus loin, les allées disparaissent, les pelouses cèdent la place à des prairies spontanées et la végétation devient moins contenue. Le parc s’achève près de la voie ferrée, et une question demeure : ce manque apparent d’aménagement reflète-t-il une incompétence en matière de conception, ou révèle-t-il une réalité plus profonde ?
C’est après la visite du parc que nous sommes descendus vers la sculpture « Wolf Head » (tête de loup) de Bordalo II, située à Praça Príncipe Perfeito 2, elle a été créée il y a un peu plus de deux mois le 10 septembre 2022.





















